Dépistage du cancer du sein : Terroriser peut-il informer.

Libération[1], la dépêche[2], le figaro….Chacun commente dans ses pages numériques le communiqué du 21 juin 2017 du CNGOF (collège national des gynécologues et obstétriciens français).

Celui-ci engage une campagne de réhabilitation du dépistage organisé du cancer du sein.

Il en ressort pour l’essentiel que les membres du CNGOF observent un net recul du DO (dépistage organisé) et s’en désolent.

Il est question de photos impressionnantes de cancers rongeant les seins non soignés, de patientes abusées par le discours anti-dépistage croyant en la disparition spontanée de tumeurs.

La grande responsable de cette horreur serait la polémique anti-dépistage qui s’apparente selon Israël Nisand à de la « désinformation ». Je cherche en vain le communiqué original préférant lire Dieu plutôt que ses saints, espérant encore que ce sont les médias qui ont transformé le message initial afin de le rendre plus impressionnant, espérant encore que ce ne sont pas ces médecins connus et respectés qui ont cédé à la facilité d’une communication spectaculaire et anxiogène.

D’autres chercheurs et curieux m’envoient la dépêche de l’APM.

Mais ce n’est toujours pas le communiqué d’origine.

Sans doute que le webmaster du CNGOF est en vacances ou en arrêt de travail car dans la rubrique « communiqué » aujourd’hui 4 juillet il n’y a toujours rien concernant le sujet.

En revanche dans la rubrique « actualité » [4]du site, chaque médecin ayant contribué à ce communiqué a publié son article.

Puis, coup de grâce, un article paru dans l’Alsace et dans les DNA [5]au titre percutant : « des femmes qui se condamnent à mort » !

Le Professeur Israël Nisand et la professeure Carole Mathelin du CHUR de Strasbourg parlent d’un recul « historique » du dépistage, de choses que « l’on ne voyait plus chez nous » comme si en France nous étions un pays sous développé, bref une régression et cela pour des fantaisies « écolo ».

Quel mépris pour les confrères épidémiologistes, pour des organes de presse sérieux comme Prescrire, pour le NEJM (the new england journal of medecine), pour la revue Cochrane, le site « cancer-rose [6]» etc….  Et accessoirement pour l’écologie.

Quelle dérive paternaliste où la « société savante ne doute pas » et veut convaincre les femmes quand le propre même du scientifique est de douter.

Si l’on en croit les divers médias, la professeure Carole Mathelin voit toutes les semaines des femmes aux seins nécrosés, rongés par le cancer. Trois photos sont présentées, photos terribles et insoutenables selon Geneviève Daune (DNA, Alsace). Les patientes auraient renoncé aux soins en spéculant sur une régression spontanée du cancer et en craignant le sur diagnostic et le sur traitement.

Pourtant à la lecture de l’article de Carole Mathelin [7]sur le site du CNGOF, elle a vu une patiente dans ce cas : 1.

La même dérive s’observe avec les propos du Professeur Israël Nisand [8]. Dans les DNA, 1200 à 2400 vies seraient sauvées par le DO, dans son article du CNGOF il évoque 240 vies sauvées par an.

Il y aurait donc une information pour les pairs, et une autre pour le grand public ?

Une information dont l’objectif est de choquer et de faire peur pour la patiente lambda et une autre information mesurée cette fois pour les membres et lecteurs du CNGOF.

Dans les DNA un texte en encart sur la page des « femmes qui se condamnent à mort » a pour titre :

-UNE PRÉVENTION TRÈS EFFICACE

Et pour première phrase : « on peut prévenir deux cancers chez les femmes, celui du sein et celui du col de l’utérus. »

Le dépistage ne prévient pas du cancer du sein…

Mais de quel côté se trouve cette désinformation dont Israël Nisand et Carole Mathelin parlent tant ?

Ce qui motive ce communiqué est certes le recul du DO mais surtout la désinformation des anti-dépistage dont le propos par extension influencerait les femmes y compris celles qui ne sont pas concernées par le DO.

En grossissant le trait, en « ne doutant pas », en jouant sur la peur du public la communication du CNGOF dans la continuité de celle d’octobre rose désinforme et ne fait que ça.

Mais qui dit désinformation supposerait qu’il y ait eu « information » au départ.

L’information concernant ce sujet n’a jamais vraiment existé. Longtemps la critique du DO a été maintenue sous le boisseau. Les médecins qui en parlaient étaient ostracisés et le sont encore. À présent que tous les jours d’autres études vont dans le sens de cette critique, le public et les médecins finissent par en prendre connaissance. Il n’est plus possible de cacher les études sous le tapis. Encore ces jours-ci le NEJM [9] a publié une étude  concernant le sur diagnostic.

Quand donnera t’on enfin une information complète et honnête aux femmes ?

Cette information qui dit que chaque femme peut se faire dépister ou non sans pour autant courir plus de risque dans l’un ou l’autre cas.

Un vent de panique soufflerait-il au cœur de la sénologie ?

La critique du dépistage n’est pas sans conséquences. Critiquer le DO c’est remettre en question en profondeur le mode de pensée et par conséquent le mode d’action face au cancer du sein.

Pour l’instant, dans le premier temps de la prise en compte de cette maladie l’effort médical focalise sur la recherche de quelque chose dans le sein. L’image n’étant pas toujours clairement identifiable, une batterie d’examens complémentaires est proposée. Le swiss médical board a publié un texte édifiant du Dr Dominique Gros [10], ancien dépisteur, qui illustre parfaitement bien ce propos.

Toute l’expertise médicale s’est spécialisée dans cette recherche du tout petit et son identification.

L’échec du DO démontre que le cancer tout petit, voire in situ peut être mortel et d’autres déjà bien visibles peuvent être soignés. Ce qui rend le DO bien imparfait.

Mais la sénologie est toujours crispée sur cette image dans le sein qui ne semble pas être la bonne façon d’approcher la maladie. En tous les cas elle semble bien insuffisante. La maladie cancer du sein mériterait d’être repensée et redéfinie.

Ce n’est donc pas d’une régression qu’il s’agit quand certains médecins font remarquer que le DO est bien insuffisant, c’est au contraire une avancée.

Malheureusement supprimer le DO en constatant son échec signifie pour beaucoup baisser les bras et renoncer face à la maladie, laisser un vide.

La croyance au DO apporte des éléments essentiels dans le domaine de la cancérologie du sein :- l’espoir et le désir de pouvoir agir.

Les médecins à l’égal des patients espèrent et désirent pouvoir agir.

Il ne s’agit pas de baisser les bras. Consacrer l’énergie et l’argent donnés au DO à la recherche et à la réflexion du cancer du sein évolutif c’est permettre à la sénologie d’évoluer et de réfléchir selon un autre prisme. Il faut sans doute « lâcher prise » pour laisser la place à d’autres hypothèses de réflexion et enfin « sauver plus de vies ».

 

 

 

 

[1] http://www.liberation.fr/societe/2017/06/21/cancer-du-sein-coup-de-gueule-des-gynecos-contre-la-baisse-du-depistage_1578526

 

 

[2] http://www.ladepeche.fr/article/2017/06/21/2598208-cancer-sein-coup-gueule-gynecos-contre-baisse-depistage.html

 

 

[4] http://www.cngof.fr/actualites

 

[5] http://www.lalsace.fr/actualite/2017/06/21/des-femmes-qui-se-condamnent-a-mort

[6] https://www.cancer-rose.fr/

 

[7] http://www.cngof.fr/actualites

 

[8] http://www.cngof.fr/actualites

[9] http://www.nejm.org/doi/pdf/10.1056/NEJMsr1613680

 

[10]  lien direct: –   http://www.apima.org/img_bronner/Reflexion_depisteur_JP_Gros.pdf

 

 

 

Démocratie en santé, ah bon !

Le Monde « science et médecine » du 23 novembre relate la décision de la HAS de faire évaluer les médicaments et les dispositifs médicaux par les patients avant que ceux ci soient mis sur le marché.

En soi la décision est respectable mais présente des limites qui n’ont pas ou peu été envisagées.

La HAS consultera et confiera l’évaluation à des associations de patients. Mais les associations de patients vivent en bonne partie du soutien de l’industrie pharmaceutique et du soutien institutionnel.

Le conflit d’intérêt saute immédiatement à la figure .

Mais voilà que l’on peut lire plus loin dans l’article que pour éviter ce souci du conflit d’intérêt le vote sera interdit au patient, leur avis ne sera que consultatif.

C’est toujours une démocratie à deux vitesses, qui « veut » et qui ne « peut » pas.

Traduction littérale d’un dicton alsacien : « wi well on kan net ».

 

Ma démocratie sanitaire choisirait au hasard, sur tout le territoire, auprès de spécialistes et de généralistes, des patients inconnus et anonymes tout juste représentatifs d’eux-mêmes qui pourraient ainsi donner un avis dénué de (presque) toute influence.

 

Les associations de patients, immensément utiles par ailleurs, sont aussi des usines à formater les cerveaux de leurs membres.

  • Choisir d’intégrer ce type d’association est déjà un premier tri.
  • Être membre, suivre les réunions et adhérer impliquera obligatoirement une adhésion de pensée. C’est normal, c’est le fonctionnement humain. On se réchauffe d’une pensée commune, nous en sommes tous là, certains plus que d’autres mais c’est ainsi.
  • Être une association reconnue, voire financée par l’industrie et souvent en plus petite part par l’institution suppose la présence de ceux-ci au moment des assemblées générales ou de réunions publiques de ces mêmes associations.

C’est une forme de reconnaissance du ventre. Elle est souvent inconsciente de la part du membre lambda de l’association mais elle n’est pas inconsciente du tout de la part du financeur.

Les conférences ou les autres réunions associatives où seront invités les « financeurs penseurs » en santé opéreront forcément une direction de pensée, des suggestions de pensée, un brassage de mots et d’expressions idiomatiques représentatifs d’une pensée du moment et conduisant un comportement, une attitude désormais en voie de généralisation.

Les associations de patients défendent certes le patient, c’est vrai, mais elles le construisent aussi selon le prisme de fonctionnement d’un patient modèle que l’on imaginera à partir de représentations de ce que doit être notre société et non pas de ce qu’elle est.

Demander l’avis à un patient sans influence d’une machine à respirer ou d’un médicament, c’est obtenir simplement un avis. Demander un avis à une association ou à ses représentants c’est obtenir un avis certes, mais influencé par les implications de ce nouveau dispositif selon son impact « sociétal » et selon la pensée générée par l’institution et l’industrie.

La question de cette merveilleuse démocratie sanitaire continuera à rester posée si on continue à vouloir construire le patient au lieu de l’accepter tel qu’il est.

Est-ce vraiment une démocratie que l’on cherche ou un moyen terme. Une sorte d’illusion de démocratie ? Un simulacre.

 

Beaucoup de personnes ont loué la concertation citoyenne concernant le dépistage du cancer du sein. Ils se sont laissés embarquer par l’envergure du projet, grande machinerie (sans doute très onéreuse par ailleurs) ayant la volonté de recueillir l’avis à la fois du peuple, des experts, et des technocrates.

Pourtant la concertation citoyenne semblait inappropriée dans ce contexte de controverse scientifique qui devait se résoudre en confrontant les scientifiques avec leurs travaux et leurs conflits d’intérêts.

Sérieusement que peut l’avis de madame Dupont ou le mien pour définir de la justification d’un acte médical quand je n’ai pas la formation scientifique pour en juger ?

Est ce que cette concertation devait appeler le peuple à la rescousse devant une poignée de médecins critiquant une attitude médicale parce que le dépistage semble largement plébiscité par les femmes ?

Et après ? À présent que le dépistage a été critiqué plus que jamais, saura t’on après ce « choix » du peuple prendre les dispositions dans le sens de ce qui a été exprimé ?

Même si, et pour cela il suffit d’écouter Frédéric de Bels de l’INCa  congrès 2016 F de Bels, même si les conclusions de cette concertation vont à l’encontre de ce que ses organisateurs en attendaient.

Si l’institution n’est pas capable d’autocritique, si elle ne respecte pas ce peuple consulté par ailleurs, si elle fait de la démocratie un simulacre…

Elle court à la fois le risque de la décrédibilisation et le risque d’un retournement aléatoire contre son « maître ».

Au nom du soutien de toutes les attitudes institutionnelles en santé (H1N1, dépistage du cancer du sein, Alzheimer etc) l’institution provoque le rejet de la vaccination, du dépistage, des traitements en général.

Bref comment continuer à faire confiance ? Ce défaut de confiance plonge la population dans la paranoïa.

Après, le peuple ira voter, et là tout est possible, car il en va de la démocratie en général comme de la démocratie sanitaire en particulier.

Il n’est pas possible d’envoyer de « bons baisers d’Auschwitz ».

Nous n’avons pas visité les blocks des pays.

Je ne m’en suis même pas aperçue, occupée que je suis de mes pensées et pressée de finir cette visite difficile.

Nous retournons donc à l’entrée du camp 1 avec nos billets.

Le gardien nous reconnaît et étonné nous demande pourquoi nous sommes de retour.

 

La journée a été longue nous n’irons pas voir tous les blocks.

Chaque pays dont des ressortissants ont été à Auschwitz bénéficie d’un block dont il peut faire un lieu d’exposition selon son désir.

Le block français est bien fait. S’il nous plaît c’est qu’il répond sans doute à ce que nous Français en attendons, à la vision du monde qui est la nôtre.

D’un côté du block nous scrutons la galerie de photos, des photos de déportés dans la vie de tous les jours.

J’ai une pensée pour Manuela, son Cher Léon et tout son travail de mémoire reposant en grande partie sur les photos.

Les jeunes femmes en chapeau souriant au photographe, les enfants endimanchés cheveux sages, rangés et aplatis par la brillantine , les familles très sérieuses parents assis devant et enfants debout derrière savamment positionnés selon leurs tailles, une main sur l’épaule du grand-père.

D’autres photos moins protocolaires, hommes et femmes devant leurs voitures, à vélo, en pique-nique, dans la montagne, à la mer…Heureux, vivants, ensemble…Avant.

De l’autre côté des plaques verticales de marbre blanc pour chaque convoi avec les chiffres et les provenances.

 

Celui de la Russie est illustré de l’imagerie typiquement « soviétique » des libérateurs russes. La première chose que l’on voit en arrivant dans le block est un film qui tourne en boucle à la gloire de l’armée russe avec un fonds sonore de chants patriotiques et de coups de canons. Une œuvre de propagande !

Ailleurs des photos de médecins soviétiques examinant un enfant objet d’expériences pseudo-médicales. Regards souriants et fiers des cinq hommes en blouse blanche face à ce petit être qui, il faut bien le dire, est une fois de plus objet de « l’expérience médicale ».

 

J’étais curieuse de voir celui des roms ou des sintis en sachant que ces cultures ne sont pas dans le même travail de mémoire. La muséographie semble plus décousue et inorganisée, les lieux sont moins « travaillés » que les autres blocks qui ont dépensé des fortunes pour des matières nobles et des équipements techniques sophistiqués.

Dans le block hongrois il est surtout fait référence aux tortionnaires.

Le nom et les photos de généraux nazis organisant la déportation chapeautent chiffres et photos de ceux qui ont été déportés.

C’est une mémoire dont la pensée va vers les coupables.

Une part importante de l’exposition est consacrée au régime antisémite de Miklos Horthy.

Le mémorial organisé par Yad Vashem présente au rez de chaussée des films et des images de juifs d’Europe dans la vie d’avant guerre, pays après pays.

J’y vois la photo de Kafka, Freud et d’autres.

À l’étage, sur des écrans alignés au plafond, le mémorial a choisi de diffuser les extraits des discours nazis les plus explicites où il est question de solution finale.

Chaque écran propose le même extrait de film avec des traductions en langues différentes.

 

Nous ne croisons presque personne dans ces blocks.

 

C’est quand même dingue de penser que les villes allemandes (80%) et leurs populations ont été bombardées, quasiment rayées de la carte, comme Mannheim, Dresde, Hambourg, Cologne et d’autres et pas une bombe n’est tombée sur Auschwitz et ses voies de chemin de fer.

 

C’est fini. La visite est finie. Je ne voulais pas venir craignant un trop plein d’émotions et refusant une forme de voyeurisme, une certaine désinvolture liée à la condition de touriste.

Il ne se vend pas de carte postale ici, il n’est pas possible d’envoyer de « bons baisers d’Auschwitz ».

 

J’ai été agréablement surprise par le comportement du public. Toutes les personnes que nous croisions, quelle que soit leur tenue vestimentaire, leur âge, leur provenance ou leur confession étaient calmes, attentives et respectueuses.

Si j’étais professeur, je ferais ce voyage avec mes élèves. Plus le temps passe, plus les traces s’émoussent et disparaissent.

Quand les derniers témoins seront morts nous aurons encore les images et les voix. Heureusement. Mais l’histoire rangera ces événements dans un passé de plus en plus lointain. Ce sera un chapitre dans un livre, une partie du roman national, un événement qu’on pourra ranger dans un espace de temps et de lieu comme s’il était possible de le désolidariser de son contexte, comme s’il n’était qu’un accident de l’histoire.

Nous ne nous sentirons plus concernés, j’en ai peur.

.

 

Birkenau

Savez vous que « Buchenwald » veut dire forêt de hêtres ?

Buchenwald a été nommé ainsi pour ne pas le nommer de son vrai nom « Ettersberg » trop associé à la culture allemande.

Goethe aimait y méditer.

 

Ici c’est le bouleau : die Birke.

Une immense plaine marécageuse recouverte d’une forêt de bouleaux.

C’est donc dans cette grande étendue que nous déambulons en entrant par l’édifice que tout le monde connait. Une tour-mirador de brique rouge avec une ouverture arquée en son milieu où passent les rails du train, flanquée des deux côtés d’immeubles d’égale longueur.

L’endroit est immense.

Au camp 1 nous sommes comme dans le quartier d’une ville parce que les maisons sont rapprochées les unes des autres, parce que le regard bute sur des immeubles de deux étages.

Ici c’est l’étendue qui s’impose. Une plaine avec un ciel immense.

Les arbres ne sont plus là, ils sont repoussés à la limite du camp.

Uniquement des baraques, strictement parallèles les unes aux autres. Les rails fendent tout droit le camp, les quais sont larges en réservant une forme d’esplanade. Tout est construit en fonction des trains.

Grossièrement Auschwitz 1 serait plus un camp de concentration quand Birkenau serait dédié à l’extermination, même si en réalité les fonctions se sont mélangées.

Au bout du camp gisent les blocs de béton des fours crématoires sabordés par les nazis en déroute.

L’endroit est si vaste, si ample, comme rempli et avalé par l’espace qu’il en résulte une impression de petitesse, de fragilité où rien ne protège du vent, de la pluie, de la neige, ni même du soleil.

Les limites de l’espace sont les tours des fours crématoires et la forêt de bouleaux au loin.

Il ne reste plus beaucoup de baraques, mais il subsiste beaucoup de cheminées. L’ironie veut que ces cheminées n’aient pas servi. Pour cela les déportés auraient du couper du bois, avoir des outils et la force nécessaire pour s’en servir.

J’imagine une fois de plus le raisonnement des nazis. Si les déportés ont froid, qu’ils se réchauffent en cherchant du bois, les cheminées sont là.

De même que les déportés peuvent être propres. Il y a des porte- savons dans les sanitaires comme si l’existence du porte savon impliquait la présence et l’usage du savon.

Le porte-savon a été l’objet de beaucoup de commentaires dans le groupe.

Chacun a son explication et moi il me reste l’idée qu’un représentant de commerce habile a réussi à vendre ses céramiques porte-savons en graissant la patte du nazi qui a fait construire le camp. Idem pour la construction des cheminées.

Cela permettait en outre un sentiment de bonne conscience, une illusion de construire un endroit digne de loger des êtres humains.

Peut-être.

 

Nous nous arrêtons devant le mémorial et…

J’ai toujours un problème avec ces monuments. Jamais beaux, jamais suffisamment parlants, inscrits dans leur époque ils ne traversent pas le temps. Ils finissent par perdre leur sens si toutefois un jour ils l’avaient eu.

Le lieu parle en soi.

Je repense au choix compliqué d’un mémorial à la vue de la rampe d’accès de la chambre à gaz.

Les déportés descendent et entrent sous terre dans un long vestiaire, puis dans la chambre à gaz. Les corps sont montés juste au dessus pour être incinérés dans le four.

J’ai enfin compris le sens de ce monument proposé (et refusé) en mémoire de la shoah à Berlin : Une grande roue de fête foraine (la fête nazie) qui tourne et s’enfonce dans la terre.

 

Les camions qui passent…

 

Les camions qui passent, la foule nombreuse et bigarrée allègent le poids symbolique du camp.

C’est rassurant pour moi d’entendre les grincements des freins de camion. Bien plus que d’entendre le silence du vide.

Je crois même que je m’y accroche un peu.

Est ce que les chauffeurs des camions savent à côté de quel lieu ils passent ? Comment pensent-ils la présence de ce lieu et les habitants d’Oswiecim comment vivent-ils le voisinage du camp?

Nous déambulons entre les blocks en croisant de temps à autres de petits abris anti-aériens destinés à protéger les gardiens du camp.

Il n’a jamais été bombardé, les abris ont été inutiles.

Sur la place d’appel, une petite guérite en bois abritait le gardien du froid et de la pluie pendant les longues séances d’appel. Ces objets destinés au confort des gardiens me paraissent totalement incongrus.

Je ne cesse de me demander dans quel état d’esprit peut se trouver un soldat dans un petit édicule à l’abri du froid face à une foule de personnes affamées, grelottantes, quasi nues !

Je sais que la réflexion est bête…au vu du reste… à quelques mètres du mur d’exécution, et de la chambre à gaz.

Mais cette pensée ne lâche pas.

Les nazis seraient donc des personnes sensibles et fragiles !

Ils écrivent peut-être dans leurs lettres aux parents, à leurs épouses ou fiancées qu’il fait atrocement froid dans leurs guérites en bois et leurs familles se désolent de leur inconfort!

Leurs casquettes, leurs manteaux, leurs gants, leurs cravaches, leurs bottes… Leur attitude en général témoigne d’une sorte de raideur de robot qui les mécanise et les désincarne de sorte que mon imaginaire semble refuser qu’ils puissent avoir le souci de leur bien-être.

C’est à la fois ridicule et pitoyable.

 

Le monsieur à la kippa demande à la guide pour quelle raison ni Auschwitz, ni le chemin de fer menant à Auschwitz n’ont jamais été bombardé.

Je ressens dans son regard une rage désespérée.

La guide répond comme il est d’usage de répondre.

« On voulait sans doute ne pas bombarder les déportés. »

Face à l’inanité de sa propre réponse elle finit par hausser les épaules.

 

Nous allons dans la chambre à gaz.

J’ai marché dans ce cube de béton où des milliers de personnes ont vécu la terreur et sont mortes sans comprendre pourquoi.

Les lieux sont vides à présent et silencieux.

Nous allons sortir du camp et dans un instant de panique je crains de ne pas en trouver la sortie. Elle se cache derrière un tournant, comme si l’endroit pour sortir du camp n’avait pas été pensé.

Nous devons passer un portique métallique qui, ironique et cruel, refuse de céder à ma poussée.

 

La visite guidée comporte celle d’Auschwitz1 plus Auschwitz-Birkenau.

Le camp « primitif » d’Auschwitz existait déjà avant guerre en banlieue d’Auschwitz (Oswiecim en Polonais). Il fut considérablement agrandi avec Birkenau et Monowitz. Il ne reste rien de Monowitz.

En revanche Birkenau est resté un lieu de visite à deux kilomètres approximativement du camp1. Une navette nous emporte avec le reste de notre groupe vers Birkenau.

 

 

Nous ne sommes pas dans un monde parallèle…

Être à Auschwitz c’est confronter son imaginaire à d’autres imaginaires, rencontrer une vérité que l’on pense universelle mais savoir aussi que cette vérité restera toujours à géométrie variable.

Auschwitz représente pour moi avant toute chose la shoah.

Mais au moment de la visite des cellules dans le block du tribunal, il m’apparaît clairement que cette visite est autre chose pour beaucoup de Polonais.

L’une des cellules est celle de Maximilien Kolbe un prêtre polonais canonisé par Jean-Paul II.

Il représente le martyre de la Pologne sous l’occupation nazie. Faire de lui un résistant politique serait abusif.

Il ne s’agit pas de cela.

Kolbe prisonnier à Auschwitz parce qu’il refuse de renier le Christ s’est proposé pour mourir à la place d’un autre détenu père de famille nombreuse.

Ce père de famille nombreuse a été emprisonné pour avoir aidé des juifs.

Maximilien Kolbe endosse en sa qualité de martyr, la souffrance de la Pologne. Une Pologne venant au secours des juifs.

La lecture de cet événement peut se faire de plusieurs façons.

Le martyre de Kolbe peut être pris au premier degré. Il a choisi de mourir à la place d’un père de famille. Point barre.

Il peut aussi représenter une Pologne catholique et juive restant unie et solidaire sous l’occupation.

Mais son martyre peut être celui d’une Pologne qui a en quelque sorte « subi » le nazisme du fait de sa philosémie ou mieux du fait de la présence de juifs sur le sol polonais.

Et cette vision du monde ferait rejaillir sur les juifs la responsabilité du drame de la Pologne.

Le prêtre a une personnalité très forte, un engagement catholique pour le culte marial très volontaire et une réelle détermination à faire entrer tout non catholique dans le droit chemin par le biais de la conversion. On dit de lui qu’il est antisémite tant il hait les francs-maçons et les communistes qui seraient tous juifs selon lui.

Finalement c’est un antisémite par tradition catholique, dans une certaine mesure comme Martin Luther.

Non pas que le juif à l’instar de l’idéologie nazie doive disparaître. Mais en revanche, d’évidence, le juif n’est pas dans la vraie foi et est considéré d’autant plus sacrilège qu’il refuse la révélation du Christ vivant.

Il faut donc qu’il se convertisse afin de reconnaître ce qui étymologiquement s’impose dans le christianisme : la figure centrale du Christ.

Et cette conversion là est pour Kolbe la plus belle conversion, la plus aboutie, la plus complète, celle qui tend vers la réalisation de l’universalisme catholique.

Le sacrifice de Maximilien Kolbe est donc d’autant plus remarquable que la cause juive n’est vraiment pas la sienne !

 

Et pourtant dans les faits, Maximilien Kolbe aide et soutient en ces temps difficiles tous les hommes quelle que soit leur confession.

Il y a un immense écart entre le monde de la pensée de Maximilien Kolbe et sa vie.

L’Homme n’est jamais à court de paradoxes !

Il suffit de repenser à l’antisémitisme de Martin Heidegger et son amour pour Hannah Arendt. De même que Hannah Arendt a continué à soutenir Heidegger.

 

Que dire…Sinon que le pape est venu à Auschwitz commémorer devant 500.000 fidèles le souvenir de Maximilien Kolbe, figure emblématique de la Pologne.

Un autel était posé sur le quai d’Auschwitz-Birkenau et une grande croix avec une couronne d’épines christianisait les lieux.

Mais le pape a « oublié » de parler des juifs.

 

Rappelons quelques proportions qui n’ôtent rien à la tragédie polonaise : 90% des morts à Auschwitz sont juives.

 

Je déambule dans le block du tribunal toute entière à mes réflexions puis nous sortons voir le mur des exécutions. Quelques fleurs gisent au sol.

Derrière le mur sur une grande voie de circulation on voit le haut des camions qui défile et on les entend grincer et souffler quand ils freinent.

Nous ne sommes pas dans un monde parallèle, Auschwitz c’était ici , dans le monde.

 

Il est l’heure. Auschwitz 2

La foule de visiteurs se masse pour passer sous le portique.

Nous entrons dans l’entonnoir.

Les gardiens polonais impassibles gèrent le flux.

Il y a un quelque chose dans cette gestion de masse qui me rappelle inévitablement le fonctionnement de ce lieu.

Une fois passé le portique, le retour n’est plus possible.

Le groupe de visiteurs français est muni d’audio-guides bleus.

La guide polonaise se présente. Elle est professeur de collège en congé de maternité.

Nous sommes une bonne dizaine. Deux jeunes filles, un homme d’âge mûr muni d’un gros appareil photo, deux femmes dans la cinquantaine avec un homme, un couple plus âgé dont le monsieur se couvre d’une kippa en même temps qu’il s’équipe de l’audio-guide.

De petites étoiles de papier argenté forment une frise sur sa kippa. Elles brillent au soleil.

De jeunes retardataires nous rattraperont par la suite.

Le monsieur à la kippa se rapproche de la guide. Ou serait-ce l’inverse ?

Notre petit groupe est devant le camp et nous allons passer sous le fameux portail « Arbeit macht frei ».

Oserais je ? Ce portail en fer forgé avec une belle courbe en son milieu, la barrière avec le petit panneau un peu rouillé où il est écrit « HALT », les barbelés accrochés aux piliers de béton recourbés dans leur partie haute, les fixations électriques en porcelaine blanche et les alignements de lampadaires ronds en tôle ont maintenant un petit côté désuet, une allure de décor de cinéma, un style « usine » qui revient à la mode.

C’est une impression terrible que de percevoir ces lieux comme un décor.

Les immeubles, rectangles de brique rouge, alignés régulièrement les uns à côté des autres, rappellent les cités minières du nord. Chaque immeuble est numéroté et appelé « block » comme dans ma cité quand j’étais petite !

De jeunes arbres ont été plantés. Y avait il des arbres au camp d’ Auschwitz ? Y avait il ces trottoirs et ces pavés ? En scrutant les photos d’époque je vois quelques arbres mais le sol est nu. Les déportés devaient patauger dans la boue quand il pleuvait.

Trouvaient ils du réconfort sous les arbres, au contact d’un peu de nature ?

 

Un block est destiné à témoigner des conditions d’existence des détenus. Les sanitaires sont égayés de dessins tendres et naïfs peints par un déporté. Une goutte de douceur qui semble impossible dans un tel océan de brutalité.

Dans le couloir je regarde les alignements de photos des premiers déportés polonais ainsi que leurs dates : naissance, arrivée dans le camp et décès. La moyenne de vie dans le camp est de deux ou trois mois guère plus.

Dans un autre block derrière toute sa longueur vitrée le musée expose des cheveux. Ils sont désormais tous de la même couleur, semblent de la même texture.

L’une des jeunes filles est très tendue, le monsieur à la kippa s’éloigne du groupe de temps à autre.

Je passe au large de la vitrine de vêtements d’enfants.

 

Les vitrines.

Cheveux, lunettes, brosses et peignes, casseroles, valises, boîtes, chaussures…

J’imagine le travail de tri.

Rationalisation, tri, rangement, un travail mécanique et répétitif produisant une sorte d’absence à soi-même, d’hébétude où l’objet du tri est détaché de sa fonction première et surtout de son propriétaire.

Il ne sera plus qu’un objet identique à l’autre dont la seule fonction sera de contribuer à faire « un tas ».

Seulement faire « des tas » d’objets identiques et surtout ne penser à rien.

J’imagine le déporté hésitant devant les « tas », ne sachant pas où poser un objet non classé, non répertorié, affolé par la crainte d’être puni.

J’imagine le nazi imbu de sa fonction, apposant des tampons, faisant des circulaires administratives de ce que l’on met dans les tas.

Le tas des brosses :-brosses à cheveux, brosses à dents, brosses à vêtements, brosses à chaussures, brosses à récurer, blaireaux, brosses à ongles, brosse à reluire.

Va-t-il y mettre les peignes ? Le peigne est il une brosse ?

Je me surprends à penser que ces vitrines en d’autres lieux seraient des objets d’art.

Ici elles n’ont pas de noms. La façon de les nommer est toujours en deçà de la réalité qu’elles représentent.

Et après en pensée je vois encore des « tas ». Mais cette fois-ci des tas de corps.

Des tas de corps, décharnés, disloqués, enchevêtrés. Leurs noms sont perdus, disparus avec les cheveux, les barbes, les vêtements, l’odeur du parfum, la chair.

Dans une vitrine des prothèses en tous genres, des béquilles, des mains et des jambes de bois, des corsets.

On dit que ces objets étaient envoyés dans les villes et les campagnes allemandes pour dépanner les nécessiteux. Les cheveux servaient à fabriquer du tissu…Les châles de prière servaient comme draps.

Mais ces gens qui étaient bénéficiaires de ces objets…Se demandaient ils d’où ils provenaient ?

Nous entrons dans le block du tribunal.