On s’est toutes inscrites pour la course rose

-On s’est toutes inscrites pour la course rose, tu y vas, je suppose !

– Non, vraiment pas. …

Il existe une « culture rose », comme une excroissance de la culture occidentale dont l’objet principal dit être la lutte contre le cancer du sein. Elle s’exprime dans la pure continuité de son vieux modèle occidental : le paternalisme et la consommation.

La « culture rose » telle qu’elle se montre est positive. Elle se construit certes à partir du malheur, mais se résout comme un conte de fée disneyen sur un « happy end ». À la fin, les princesses sont toutes sauvées et plus « femmes » encore.

Et surtout, le prince charmant les aime encore.

La culture rose est cet environnement psychique très flou et imprécis où le dépistage est perçu comme de la prévention, le traitement du cancer comme un médicament homéopathique et la reconstruction mammaire comme de la chirurgie esthétique.

Et tout ça gratuitement ou presque (si toutefois tu as pris une bonne mutuelle).

En revanche si tu n’adhères pas au message édulcoré de la culture rose tu es condamnée à mort dans d’atroces souffrances, reniée par tes proches et par ta mutuelle.

 

Du coup je me sens seule quand je suis là avec quelques larronnes et larrons à dire que le cancer du sein c’est autre chose.

– Celles qui guérissent n’étaient peut-être pas malades mais en revanche le seraient devenues avec l’annonce et les soins.

– Et les vraies malades sont en danger de mort.

Nous sommes loin de la kermesse rose, de l’oecuménisme entre patientes, soignants et institutions. Loin de la communion car il s’agit là d’une communion à visée conjuratoire.

La « culture rose » est un phénomène religieux. Les marches roses sont des célébrations à la science de l’éternel féminin, l’éternelle beauté, l’éternelle jeunesse, l’éternel…

Les papes et les évêques en sont les graaannnds cancérologues qui officient l’œil humide dans leur glossolalie médicale.

Les laïcs, soit la Has, l’Inca et le ministère ont des bancs chauffés avec leurs noms écrits en lettres d’or tout près de l’autel.

Le ruban rose est le symbole soutenu et arboré par les stars et les princesses en portemanteaux.

Les marches, flash-mobs et « soustifs » suspendus en guirlande devant les mairies en sont les rituels.

Les industriels du cancer payent les cierges, les ticheurtes roses et le chauffage de l’église mais comptent sur un retour sur investissement.

Le vrai payeur est la paroissienne.

 

Je reconnais que je le vis mal. Non parce que je doute, mais parce que je casse un rêve et finalement de quel droit ?

L’une des plus grandes forces de cette « culture rose » est de savoir s’adresser au grand public et d’avoir su faire tomber les barrières. Quelle belle unanimité entre science, peuple, pouvoir et médias !

Franchement ça réchauffe le cœur quand nous sommes là, tous ensemble, pleins de bons sentiments.

C’est difficilement critiquable quand la cause est juste. Tout le monde est contre le cancer du sein, n’est-ce pas ?

Dire là, dans cette belle pensée unique, que la culture rose dévoie les pratiques médicales pour augmenter le nombre de patientes revient à dire que l’on veut la mort des femmes…

Ou que l’on impose une pensée subversive pour le seul plaisir de la provocation…

Si l’on dit se référer à des travaux sérieux sans conflits d’intérêts, on est réduit étrangement au statut d’ « ayatollah » comme si on désirait imposer sa religion à l’autre en l’obligeant à sa vérité.

Voilà que justement les grands prêtres de la « culture rose » se revendiquent de l’émotion et donc reprochent en définitive aux « subversifs » de se situer dans un exercice qui pense l’information scientifique au lieu de s’en servir afin de nourrir une communication.

Ils leur reprochent de dépasser l’injonction émotionnelle pour se poser des questions devant une réalité troublante :

-le dépistage ne change rien à la mortalité du cancer du sein.

-les traitements et les mammectomies augmentent au lieu de régresser (comme l’annonce faussement la propagande pour le dépistage).

 

Oui, je suis désenchantée et triste. Parfois je me dis que si finalement les femmes veulent se laisser prendre aux sirènes de la consommation médicale…

Alors qu’elles le fassent !

Puis en lisant les journaux j’ai des accès de dégoût face à l’entrisme de cette culture dans les pays d’Afrique noire et du Maghreb et j’entrevois avec quelle ferveur et naïveté les citoyennes locales font le relais sans mesurer la perfidie de la démarche. Il est cruel de laisser une personne dans la conscience de sa maladie sans possibilité de soins.

Avant de soigner des femmes apparemment saines assurons nous de la présence réelle de soins et de consultations pour les femmes malades. Il y a un immense écart entre ce qui se dit et ce qui se fait.

 

Mes pensées vont vers Manuela et Hélène qui échappent désormais à la connerie d’octobre rose.

vers Rachel Campergue qui a mis les pieds dans le plat.

vers Peter Götzsche qui lui aussi a mis les pieds dans le plat…

 

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