Il n’est pas possible d’envoyer de « bons baisers d’Auschwitz ».

Nous n’avons pas visité les blocks des pays.

Je ne m’en suis même pas aperçue, occupée que je suis de mes pensées et pressée de finir cette visite difficile.

Nous retournons donc à l’entrée du camp 1 avec nos billets.

Le gardien nous reconnaît et étonné nous demande pourquoi nous sommes de retour.

 

La journée a été longue nous n’irons pas voir tous les blocks.

Chaque pays dont des ressortissants ont été à Auschwitz bénéficie d’un block dont il peut faire un lieu d’exposition selon son désir.

Le block français est bien fait. S’il nous plaît c’est qu’il répond sans doute à ce que nous Français en attendons, à la vision du monde qui est la nôtre.

D’un côté du block nous scrutons la galerie de photos, des photos de déportés dans la vie de tous les jours.

J’ai une pensée pour Manuela, son Cher Léon et tout son travail de mémoire reposant en grande partie sur les photos.

Les jeunes femmes en chapeau souriant au photographe, les enfants endimanchés cheveux sages, rangés et aplatis par la brillantine , les familles très sérieuses parents assis devant et enfants debout derrière savamment positionnés selon leurs tailles, une main sur l’épaule du grand-père.

D’autres photos moins protocolaires, hommes et femmes devant leurs voitures, à vélo, en pique-nique, dans la montagne, à la mer…Heureux, vivants, ensemble…Avant.

De l’autre côté des plaques verticales de marbre blanc pour chaque convoi avec les chiffres et les provenances.

 

Celui de la Russie est illustré de l’imagerie typiquement « soviétique » des libérateurs russes. La première chose que l’on voit en arrivant dans le block est un film qui tourne en boucle à la gloire de l’armée russe avec un fonds sonore de chants patriotiques et de coups de canons. Une œuvre de propagande !

Ailleurs des photos de médecins soviétiques examinant un enfant objet d’expériences pseudo-médicales. Regards souriants et fiers des cinq hommes en blouse blanche face à ce petit être qui, il faut bien le dire, est une fois de plus objet de « l’expérience médicale ».

 

J’étais curieuse de voir celui des roms ou des sintis en sachant que ces cultures ne sont pas dans le même travail de mémoire. La muséographie semble plus décousue et inorganisée, les lieux sont moins « travaillés » que les autres blocks qui ont dépensé des fortunes pour des matières nobles et des équipements techniques sophistiqués.

Dans le block hongrois il est surtout fait référence aux tortionnaires.

Le nom et les photos de généraux nazis organisant la déportation chapeautent chiffres et photos de ceux qui ont été déportés.

C’est une mémoire dont la pensée va vers les coupables.

Une part importante de l’exposition est consacrée au régime antisémite de Miklos Horthy.

Le mémorial organisé par Yad Vashem présente au rez de chaussée des films et des images de juifs d’Europe dans la vie d’avant guerre, pays après pays.

J’y vois la photo de Kafka, Freud et d’autres.

À l’étage, sur des écrans alignés au plafond, le mémorial a choisi de diffuser les extraits des discours nazis les plus explicites où il est question de solution finale.

Chaque écran propose le même extrait de film avec des traductions en langues différentes.

 

Nous ne croisons presque personne dans ces blocks.

 

C’est quand même dingue de penser que les villes allemandes (80%) et leurs populations ont été bombardées, quasiment rayées de la carte, comme Mannheim, Dresde, Hambourg, Cologne et d’autres et pas une bombe n’est tombée sur Auschwitz et ses voies de chemin de fer.

 

C’est fini. La visite est finie. Je ne voulais pas venir craignant un trop plein d’émotions et refusant une forme de voyeurisme, une certaine désinvolture liée à la condition de touriste.

Il ne se vend pas de carte postale ici, il n’est pas possible d’envoyer de « bons baisers d’Auschwitz ».

 

J’ai été agréablement surprise par le comportement du public. Toutes les personnes que nous croisions, quelle que soit leur tenue vestimentaire, leur âge, leur provenance ou leur confession étaient calmes, attentives et respectueuses.

Si j’étais professeur, je ferais ce voyage avec mes élèves. Plus le temps passe, plus les traces s’émoussent et disparaissent.

Quand les derniers témoins seront morts nous aurons encore les images et les voix. Heureusement. Mais l’histoire rangera ces événements dans un passé de plus en plus lointain. Ce sera un chapitre dans un livre, une partie du roman national, un événement qu’on pourra ranger dans un espace de temps et de lieu comme s’il était possible de le désolidariser de son contexte, comme s’il n’était qu’un accident de l’histoire.

Nous ne nous sentirons plus concernés, j’en ai peur.

.

 

Publicités

Birkenau

Savez vous que « Buchenwald » veut dire forêt de hêtres ?

Buchenwald a été nommé ainsi pour ne pas le nommer de son vrai nom « Ettersberg » trop associé à la culture allemande.

Goethe aimait y méditer.

 

Ici c’est le bouleau : die Birke.

Une immense plaine marécageuse recouverte d’une forêt de bouleaux.

C’est donc dans cette grande étendue que nous déambulons en entrant par l’édifice que tout le monde connait. Une tour-mirador de brique rouge avec une ouverture arquée en son milieu où passent les rails du train, flanquée des deux côtés d’immeubles d’égale longueur.

L’endroit est immense.

Au camp 1 nous sommes comme dans le quartier d’une ville parce que les maisons sont rapprochées les unes des autres, parce que le regard bute sur des immeubles de deux étages.

Ici c’est l’étendue qui s’impose. Une plaine avec un ciel immense.

Les arbres ne sont plus là, ils sont repoussés à la limite du camp.

Uniquement des baraques, strictement parallèles les unes aux autres. Les rails fendent tout droit le camp, les quais sont larges en réservant une forme d’esplanade. Tout est construit en fonction des trains.

Grossièrement Auschwitz 1 serait plus un camp de concentration quand Birkenau serait dédié à l’extermination, même si en réalité les fonctions se sont mélangées.

Au bout du camp gisent les blocs de béton des fours crématoires sabordés par les nazis en déroute.

L’endroit est si vaste, si ample, comme rempli et avalé par l’espace qu’il en résulte une impression de petitesse, de fragilité où rien ne protège du vent, de la pluie, de la neige, ni même du soleil.

Les limites de l’espace sont les tours des fours crématoires et la forêt de bouleaux au loin.

Il ne reste plus beaucoup de baraques, mais il subsiste beaucoup de cheminées. L’ironie veut que ces cheminées n’aient pas servi. Pour cela les déportés auraient du couper du bois, avoir des outils et la force nécessaire pour s’en servir.

J’imagine une fois de plus le raisonnement des nazis. Si les déportés ont froid, qu’ils se réchauffent en cherchant du bois, les cheminées sont là.

De même que les déportés peuvent être propres. Il y a des porte- savons dans les sanitaires comme si l’existence du porte savon impliquait la présence et l’usage du savon.

Le porte-savon a été l’objet de beaucoup de commentaires dans le groupe.

Chacun a son explication et moi il me reste l’idée qu’un représentant de commerce habile a réussi à vendre ses céramiques porte-savons en graissant la patte du nazi qui a fait construire le camp. Idem pour la construction des cheminées.

Cela permettait en outre un sentiment de bonne conscience, une illusion de construire un endroit digne de loger des êtres humains.

Peut-être.

 

Nous nous arrêtons devant le mémorial et…

J’ai toujours un problème avec ces monuments. Jamais beaux, jamais suffisamment parlants, inscrits dans leur époque ils ne traversent pas le temps. Ils finissent par perdre leur sens si toutefois un jour ils l’avaient eu.

Le lieu parle en soi.

Je repense au choix compliqué d’un mémorial à la vue de la rampe d’accès de la chambre à gaz.

Les déportés descendent et entrent sous terre dans un long vestiaire, puis dans la chambre à gaz. Les corps sont montés juste au dessus pour être incinérés dans le four.

J’ai enfin compris le sens de ce monument proposé (et refusé) en mémoire de la shoah à Berlin : Une grande roue de fête foraine (la fête nazie) qui tourne et s’enfonce dans la terre.

 

Les camions qui passent…

 

Les camions qui passent, la foule nombreuse et bigarrée allègent le poids symbolique du camp.

C’est rassurant pour moi d’entendre les grincements des freins de camion. Bien plus que d’entendre le silence du vide.

Je crois même que je m’y accroche un peu.

Est ce que les chauffeurs des camions savent à côté de quel lieu ils passent ? Comment pensent-ils la présence de ce lieu et les habitants d’Oswiecim comment vivent-ils le voisinage du camp?

Nous déambulons entre les blocks en croisant de temps à autres de petits abris anti-aériens destinés à protéger les gardiens du camp.

Il n’a jamais été bombardé, les abris ont été inutiles.

Sur la place d’appel, une petite guérite en bois abritait le gardien du froid et de la pluie pendant les longues séances d’appel. Ces objets destinés au confort des gardiens me paraissent totalement incongrus.

Je ne cesse de me demander dans quel état d’esprit peut se trouver un soldat dans un petit édicule à l’abri du froid face à une foule de personnes affamées, grelottantes, quasi nues !

Je sais que la réflexion est bête…au vu du reste… à quelques mètres du mur d’exécution, et de la chambre à gaz.

Mais cette pensée ne lâche pas.

Les nazis seraient donc des personnes sensibles et fragiles !

Ils écrivent peut-être dans leurs lettres aux parents, à leurs épouses ou fiancées qu’il fait atrocement froid dans leurs guérites en bois et leurs familles se désolent de leur inconfort!

Leurs casquettes, leurs manteaux, leurs gants, leurs cravaches, leurs bottes… Leur attitude en général témoigne d’une sorte de raideur de robot qui les mécanise et les désincarne de sorte que mon imaginaire semble refuser qu’ils puissent avoir le souci de leur bien-être.

C’est à la fois ridicule et pitoyable.

 

Le monsieur à la kippa demande à la guide pour quelle raison ni Auschwitz, ni le chemin de fer menant à Auschwitz n’ont jamais été bombardé.

Je ressens dans son regard une rage désespérée.

La guide répond comme il est d’usage de répondre.

« On voulait sans doute ne pas bombarder les déportés. »

Face à l’inanité de sa propre réponse elle finit par hausser les épaules.

 

Nous allons dans la chambre à gaz.

J’ai marché dans ce cube de béton où des milliers de personnes ont vécu la terreur et sont mortes sans comprendre pourquoi.

Les lieux sont vides à présent et silencieux.

Nous allons sortir du camp et dans un instant de panique je crains de ne pas en trouver la sortie. Elle se cache derrière un tournant, comme si l’endroit pour sortir du camp n’avait pas été pensé.

Nous devons passer un portique métallique qui, ironique et cruel, refuse de céder à ma poussée.

 

La visite guidée comporte celle d’Auschwitz1 plus Auschwitz-Birkenau.

Le camp « primitif » d’Auschwitz existait déjà avant guerre en banlieue d’Auschwitz (Oswiecim en Polonais). Il fut considérablement agrandi avec Birkenau et Monowitz. Il ne reste rien de Monowitz.

En revanche Birkenau est resté un lieu de visite à deux kilomètres approximativement du camp1. Une navette nous emporte avec le reste de notre groupe vers Birkenau.