Il est l’heure. Auschwitz 2

La foule de visiteurs se masse pour passer sous le portique.

Nous entrons dans l’entonnoir.

Les gardiens polonais impassibles gèrent le flux.

Il y a un quelque chose dans cette gestion de masse qui me rappelle inévitablement le fonctionnement de ce lieu.

Une fois passé le portique, le retour n’est plus possible.

Le groupe de visiteurs français est muni d’audio-guides bleus.

La guide polonaise se présente. Elle est professeur de collège en congé de maternité.

Nous sommes une bonne dizaine. Deux jeunes filles, un homme d’âge mûr muni d’un gros appareil photo, deux femmes dans la cinquantaine avec un homme, un couple plus âgé dont le monsieur se couvre d’une kippa en même temps qu’il s’équipe de l’audio-guide.

De petites étoiles de papier argenté forment une frise sur sa kippa. Elles brillent au soleil.

De jeunes retardataires nous rattraperont par la suite.

Le monsieur à la kippa se rapproche de la guide. Ou serait-ce l’inverse ?

Notre petit groupe est devant le camp et nous allons passer sous le fameux portail « Arbeit macht frei ».

Oserais je ? Ce portail en fer forgé avec une belle courbe en son milieu, la barrière avec le petit panneau un peu rouillé où il est écrit « HALT », les barbelés accrochés aux piliers de béton recourbés dans leur partie haute, les fixations électriques en porcelaine blanche et les alignements de lampadaires ronds en tôle ont maintenant un petit côté désuet, une allure de décor de cinéma, un style « usine » qui revient à la mode.

C’est une impression terrible que de percevoir ces lieux comme un décor.

Les immeubles, rectangles de brique rouge, alignés régulièrement les uns à côté des autres, rappellent les cités minières du nord. Chaque immeuble est numéroté et appelé « block » comme dans ma cité quand j’étais petite !

De jeunes arbres ont été plantés. Y avait il des arbres au camp d’ Auschwitz ? Y avait il ces trottoirs et ces pavés ? En scrutant les photos d’époque je vois quelques arbres mais le sol est nu. Les déportés devaient patauger dans la boue quand il pleuvait.

Trouvaient ils du réconfort sous les arbres, au contact d’un peu de nature ?

 

Un block est destiné à témoigner des conditions d’existence des détenus. Les sanitaires sont égayés de dessins tendres et naïfs peints par un déporté. Une goutte de douceur qui semble impossible dans un tel océan de brutalité.

Dans le couloir je regarde les alignements de photos des premiers déportés polonais ainsi que leurs dates : naissance, arrivée dans le camp et décès. La moyenne de vie dans le camp est de deux ou trois mois guère plus.

Dans un autre block derrière toute sa longueur vitrée le musée expose des cheveux. Ils sont désormais tous de la même couleur, semblent de la même texture.

L’une des jeunes filles est très tendue, le monsieur à la kippa s’éloigne du groupe de temps à autre.

Je passe au large de la vitrine de vêtements d’enfants.

 

Les vitrines.

Cheveux, lunettes, brosses et peignes, casseroles, valises, boîtes, chaussures…

J’imagine le travail de tri.

Rationalisation, tri, rangement, un travail mécanique et répétitif produisant une sorte d’absence à soi-même, d’hébétude où l’objet du tri est détaché de sa fonction première et surtout de son propriétaire.

Il ne sera plus qu’un objet identique à l’autre dont la seule fonction sera de contribuer à faire « un tas ».

Seulement faire « des tas » d’objets identiques et surtout ne penser à rien.

J’imagine le déporté hésitant devant les « tas », ne sachant pas où poser un objet non classé, non répertorié, affolé par la crainte d’être puni.

J’imagine le nazi imbu de sa fonction, apposant des tampons, faisant des circulaires administratives de ce que l’on met dans les tas.

Le tas des brosses :-brosses à cheveux, brosses à dents, brosses à vêtements, brosses à chaussures, brosses à récurer, blaireaux, brosses à ongles, brosse à reluire.

Va-t-il y mettre les peignes ? Le peigne est il une brosse ?

Je me surprends à penser que ces vitrines en d’autres lieux seraient des objets d’art.

Ici elles n’ont pas de noms. La façon de les nommer est toujours en deçà de la réalité qu’elles représentent.

Et après en pensée je vois encore des « tas ». Mais cette fois-ci des tas de corps.

Des tas de corps, décharnés, disloqués, enchevêtrés. Leurs noms sont perdus, disparus avec les cheveux, les barbes, les vêtements, l’odeur du parfum, la chair.

Dans une vitrine des prothèses en tous genres, des béquilles, des mains et des jambes de bois, des corsets.

On dit que ces objets étaient envoyés dans les villes et les campagnes allemandes pour dépanner les nécessiteux. Les cheveux servaient à fabriquer du tissu…Les châles de prière servaient comme draps.

Mais ces gens qui étaient bénéficiaires de ces objets…Se demandaient ils d’où ils provenaient ?

Nous entrons dans le block du tribunal.

 

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