Touriste à Auschwitz.

Pologne, le pays m’attire comme la flamme attire le papillon de nuit.

Sur les routes des panneaux, et l’histoire resurgit et cogne. C’était donc ici…Majdanek, Treblinka, Plaszow…. Auschwitz.

Non, Auschwitz n’apparaît pas sur la carte, ni sur les panneaux. Auschwitz est le nom allemand de la petite ville d’Oswiecim.

Comme une façon de se débrouiller avec son triste destin, celui d’une ville maculée par son homophone brutal symbole de l’horreur absolue, le mot « Auschwitz » n’apparaît que pour indiquer le camp.

Auschwitz, c’est le camp.

Oswiecim est la ville en périphérie du camp et Oswiecim ne veut pas être Auschwitz.

Dans les rues de Cracovie, je voyais partout les offres touristiques pour visiter Auschwitz-Birkenau, les mines de sel de Wieliczka, l’usine d’Oskar Schindler…

Un pack à prix avantageux du style « tour Eiffel, la Défense, le Louvre », une sorte de condensé de l’esprit de la région, son pittoresque.

Je m’étonne de la proposition de visiter Auschwitz en touriste et pourtant c’est ce que je m’apprête à faire.

Je visiterai donc Auschwitz selon la définition du tourisme : un voyage d’agrément.

Un voyage d’  « agrément » qui tourmente ma nuit précédant la visite.

J’ai suivi les conseils avisés. J’ai lu au sujet d’Auschwitz, tentant ainsi de prendre la main et de gérer mes émotions conduites par les images résiduelles des films documentaires et des lectures de « classiques » comme Robert Antelme ou Primo Levi. L’année dernière la lecture des « Bienveillantes » m’avait effarée et fascinée à la fois. J’étais encore sous son emprise.

En lisant « Auschwitz 60 ans après » d’Annette Wieworka, c’était un peu comme le malade qui passe de la lecture du témoignage vécu à celle d’une fiche posologie d’une boîte de médicaments. Je sortais de l’émotion brute, celle qui emporte et ne demande rien pour entrer dans une sorte de notice technique.

Le livre explique l’histoire du camp et sollicite ma pensée dans les questions de « l’après ». Qu’est ce qu’Auschwitz vraiment, quelle est sa place dans notre histoire et comment choisir et organiser une muséographie à sa hauteur. Le livre est passionnant.

 

Nous arrivons le matin de bonne heure et réservons une visite guidée en français.

Nous devons attendre une trentaine de minutes et je regarde autour de moi. Il y a un monde fou.

Les visites sont gratuites tôt le matin et en fin d’après-midi. Dans l’intervalle, elles sont toutes guidées et commentées en Polonais, en Anglais, en Allemand, en Français, en Italien et d’autres langues encore.

Il est dit qu’il faut être habillé correctement mais je vois ici et là des bermudas, des sandalettes.

Deux messieurs très blonds dont un avec les cheveux en iroquoise sont vêtus de noir de la tête aux pieds. Leurs tatouages débordent des manches de leurs ticheurtes, de leurs encolures et de leurs godillots montants.

Des classes de lycéens avec leurs professeurs se préparent.

Un homme vient s’asseoir à côté de moi sur le banc. Des tsitsits dépassent de sa chemise blanche. Il prie. Son groupe, un peu plus loin se prend en photo devant l’entrée. Tout ce petit monde mange et boit.

Il est interdit de manger dans le camp.

Voir ce groupe de juifs orthodoxes se prendre en photo les uns les autres force mon respect. Je comprends ce désir d’être là pour rendre justement hommage aux victimes. Se rappeler l’existence de ceux dont les nazis ont voulu gommer tout souvenir. Ne pas les laisser sombrer dans le néant.

Mais ici il faudra supporter, plus encore qu’ailleurs, le sentiment effroyable d’être haï et que cette haine puisse mener jusque là, jusqu’au désir de supprimer toute trace d’existence pour la basculer dans le néant et supprimer tout souvenir.

Décidément ils forcent mon admiration, je n’ai plus le droit de reculer. Ma présence apportera elle aussi un petit atome de mémoire. Chaque nom que je lirai, chaque photo que je regarderai sera une infinitésimale partie de vie restituée aux victimes.

J’essaie de laisser ma peur derrière moi, celle qui resurgit quand j’imagine la terreur des déportés. Quitter sa maison, quitter sa famille, quitter ses enfants, quitter ses vêtements, ne rien savoir, ne rien comprendre, subir.

Il est l’heure.

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