Est ce beaucoup de bruit pour rien ? Au sujet de 2e avis

 

 

Il existe désormais un site français « 2e avis ».

https://www.deuxiemeavis.fr/

Un truc de fou où en échange de 295 euros, soit le montant d’une douzaine de consultations en secteur 1, le patient a l’immense privilège d’obtenir un avis médical non remboursé sans avoir vu de médecin.

 

Serait-ce une critique facile et de mauvaise foi ?

Le site n’est pas fait dans un esprit de lucre.

C’est fait pour rendre service, pour combler un vide, pour trouver l’expert qu’il nous faut.

Serais-je de mauvaise foi en disant qu’il ne m’est pas utile de savoir que le premier membre du « conseil scientifique » (sans doute le chef) est titulaire de la légion d’honneur et de l’ordre national du mérite ?

Serais-je de mauvaise foi si je me demandais comment on fait pour « lutter » contre la perte de chance, objectif déclaré de ce site, en demandant 295 euros non remboursés ?

 

J’ai trouvé d’autres sites, dont un site suisse.

http://fr.leading-medicine-guide.ch/Deuxieme-avis-medical

Il propose gratuitement des noms de médecins « experts » pour des patients en quête d’autres avis pour la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche.

Le nom de ces médecins est gratuit, et le deuxième avis est éventuellement remboursé par leur sécurité sociale ou des assurances.

Les médecins sont cooptés par d’autres qui les jugent experts en leurs domaines respectifs.

Aucune mention de titres honorifiques. On ne fait pas l’étalage de multiples fonctions dans des instances officielles.

Seules les compétences médicales compteraient.

 

Que ces sites soient commerciaux ne fait aucun doute.

Mais ils n’éprouvent pas le besoin de se justifier. Justifier à partir d’une histoire personnelle pourquoi ce site fut créé…Tenter de persuader que malgré les apparences « deuxième avis » n’est pas cher.

Et du coup se retrouver avec les ricanements de certains, dont les miens.

Car « deuxième avis » est dans cet irréductible écart de la reproduction d’une posture institutionnelle d’une « santé pour tous »  sans « pertes de chances » blablabla et d’une démarche commerciale qui ne s’assume pas.

En plein dans le mille du paradoxe institutionnel qui réussit à commercialiser une médecine qu’elle dit vouloir gratuite, de « pointe » et pour tout le monde.

 

Bon, personne ne m’oblige à donner mon numéro de carte bleue et à passer du statut dit « passif » de patient à celui dit « actif » de client, n’est-ce pas.

Il me suffit de consulter le confrère indiqué par mon généraliste et celui-ci est remboursé par la sécurité sociale.

 

Mais est-ce aussi simple ?

 

J’ai lu Grange Blanche avec délices et celui-ci relève le problème essentiel.

À partir de grange blanche     (et les billets suivants)

doc du 16    en parlait déjà. C’est l’adressage.

 

C’est un problème d’adressage, bien plus que de deuxième avis.

Trouver le confrère compétent pour répondre aux problèmes des patients est une gageure. Patients et médecins sont dans des impasses.

 

Or tous ces sites visent pour l’essentiel les patients alors que ce qui fait réellement défaut est une plateforme interactive pour médecins.

 

Ce site n’est qu’un site parmi d’autres. Ils se créeront inévitablement et le feront dans une logique d’opportunisme marchand. Ils ne se posent pas de questions d’éthique ou de meilleur soin. Ils proposent moins encore d’agir selon le principe médical de « d’abord ne pas nuire ».

Et c’est bien pour cela que ces sites s’adressent avant tout aux patients.

Le patient cherche une solution à son problème et désire « agir » et cesser de subir. C’est un réflexe de survie psychique. Il ira forcément vers le conseil actif.

Ces conseils seront toujours des conseils d’action dans la mesure où cette attitude nourrit l’objectif commercial du site.

La réponse donnée sera en deçà de ce que l’on peut en attendre, mais jettera de la poudre aux yeux du patient.

 

Les sites commerciaux renverront le patient vers des médecins qui auront payé pour faire partie des « experts ». D’autres médecins qui sont experts (et le sont peut-être plus) ne seront pas cités parce qu’ils ne se seront pas abonnés au site. Parce que cela ne les intéresse pas ou parce qu’ils sont en plein exercice de leur expertise et qu’ils n’éprouvent pas le besoin d’augmenter leur nombre de patients.

 

Grange Blanche le dit très bien, même si le problème de l’adressage ne peut se réduire à cette solution, globalement il suffit d’envoyer le cas qui nécessite une expertise à un assistant des hôpitaux au CHU le plus proche pour toucher « l’expert » du moment.

De plus le deuxième avis sera remboursé.

 

Ces sites mangeront les petits sites moins commerciaux et plus artisanaux grâce à leur réactivité, leur pragmatisme, leur compétence (organisationnelle plus que médicale) en répondant à cet imaginaire en construction d’un « nouveau patient », le patient moderne.

Il s’agit donc de sortir de la figure archaïque du patient docile, celui qui « abandonne » son corps au médecin (parce que le patient n’y comprend rien) pour aller vers un patient éclairé qui choisit selon une offre comme je choisis mon café au supermarché (et cela en toute connaissance de cause !).

 

Il est entendu implicitement que plus c’est cher, plus c’est de qualité.

Il est entendu implicitement que le dernier qui parle a raison, surtout s’il est plus cher.

Quel client serait prêt à imaginer que le  produit  qu’il vient de payer 12 fois plus cher sera de moins bonne qualité et qu’il se sera donc fait avoir en beauté ?

Il est entendu implicitement que le choix se fera un jour en fonction des mutuelles qui auront signé des accords avec les médecins, les groupes hospitaliers, les laboratoires pharmaceutiques et le choix du patient sera illusoire et sérieusement téléguidé par la couleur de la carte bancaire.

 

Au-delà du deuxième avis certains de ces sites proposent d’autres services comme le recueil du dossier médical.

http://www.activdoctors.fr/propos/qui-sommes-nous/

Les mêmes proposent des services aux entreprises de « prévention médicale » visant à réduire l’absentéisme.

Voilà que le patient qui transmet ses données de santé les transmet en quelque sorte à son entreprise. Ce patient est devenu client puis  agent de production  et en tant que tel se retrouve sous surveillance.

À quand le tableau dans le restaurant d’entreprise où seront notés poids, tension, et kilomètres parcourus pour chaque employé ?

Voilà ce que sont ces sites commerciaux et cela « deuxième avis » ne l’est pas. Pas encore.

Il n’est donc que le premier des sites français avec les défauts de sa « francitude ».

Il arbore en drapeau l’émergence de ce nouveau patient responsable et avisé qui veut et sait choisir pour lui-même. Mais ce patient-là est terriblement seul. Existe-t’il d’ailleurs ?

 

Quelle merveilleuse et horrible illusion de vouloir du patient qu’il devienne client.

Ce serait certes plus simple mais totalement contreproductif à l’aune de sa santé.

Peut-on sincèrement imaginer que les patients dans leur ensemble puissent choisir de façon optimale quand on sait que le domaine médical est compliqué.

Quand on sait qu’être impliqué soi-même brouille totalement la compréhension de la situation quel que soit le niveau intellectuel du patient.

 

Le médecin traitant est un médiateur idéal entre ce monde technique et compliqué de l’expertise et l’univers du patient dont il connaît le contexte et la vision du monde.

Avant de pouvoir demander un deuxième avis, il faut pouvoir, le cerner, l’élaborer, le définir.

Ce deuxième avis, quand il est utile, est forcément lié à une situation complexe et un patient lambda dans une situation complexe est bien seul si son médecin traitant ne l’aide pas.

Après il faut trouver !

 

Vivement la plateforme interactive où des médecins échangent leurs avis, leurs questionnements, leur carnet d’adresses…

Dominique Dupagne nourrit un tel projet en Île-de-France.

La mise en place d’un tel site est un travail immense pour que celui-ci soit efficace. Il faut faire le recueil de données et les réactualiser régulièrement. Il faut surtout faire une modération intelligente afin que le site apporte à la fois du contenu et soit bien géré.

 

Un travail pour les nouvelles Unions ?

Pour que les sites commerciaux ne continuent pas à s’engouffrer dans ce vide ?

Idéalement ce serait à l’état de penser le fonctionnement de la médecine. Mais l’état ne comprend pas les enjeux.

L’état perçoit la médecine à partir d’un univers de gens sains qui imaginent la maladie. Et quand un décideur peut enfin se mettre dans la peau du patient, c’est-à-dire quand il est malade, il use de ses privilèges en imaginant que ces privilèges sont accessibles à tous, bercé par le discours institutionnel qu’il fabrique lui-même. Souvenons nous du cancer de Mme Bertinotti.

Ce patient, moderne- citoyen- responsable- sachant, tel que le décideur l’imagine est rarissime. C’est le fruit de l’idéologie d’une pensée dominante qui vise à supprimer le rapport de dissymétrie entre médecin et patient afin de supprimer le pouvoir de l’un sur l’autre.

À la place, il n’y aurait certes plus de dissymétrie, mais il n’y aurait plus rien du tout et le patient reste seul devant son deuxième avis, comme il est seul quand il range son caddie au supermarché.

Le problème n’est pas tant dans la dissymétrie que dans l’état d’esprit du médecin et du patient.

Ce type de plateforme doit à travers son sérieux et son indépendance dépasser de loin l’avantage du recours à une plateforme commerciale afin d’être considéré comme un incontournable.

Cela n’empêchera pas les plateformes commerciales de se créer et d’exister, mais en réduira forcément l’usage.

Si un patient n’a pas de médecin médiateur ces plateformes commerciales ne peuvent que prospérer en donnant l’illusion au patient d’avoir trouvé la meilleure réponse à son problème.

Mais les médecins seraient-ils capables d’accepter ce type de plateforme sans se cacher derrière leur déontologie ?

Comment faire pour citer des experts sans en vexer d’autres, sans un jour pouvoir rayer leur nom de la liste ?

Comment faire pour dépasser cette attitude typiquement française de la génuflexion face à la hiérarchie et aux titres honorifiques. Toutes ces circonvolutions embrouillent la réalité et exigent de tous ces médecins de tenir un discours convenu et institutionnel par loyauté envers ceux qui les flattent.

J’entends déjà toutes les réticences et frilosités que l’on justifiera par l’exception française pendant que des sites américains qui ne se posent pas de questions inondent la toile de leur opportunisme marchand.

 

En tant que patiente je peux me débrouiller toute seule pour trouver un dentiste qui maîtrise la pose des implants. Je peux en cherchant bien et en faisant fonctionner un réseau de relations trouver un bon chirurgien pour mon genou mais c’est déjà difficile.

Je ne peux pas toute seule, sans un bon médiateur, comprendre si tel essai thérapeutique qui m’est proposé est utile pour moi ou pour d’autres patients.

Je serai toujours devant l’indigence d’un discours convenu et répété à l’envi.

Ce discours vers lequel chacun, au moment où il est reconnu par les institutions, se précipite.

Discours qui réduit la médecine à ces quelques propositions à la mode où mon esprit suspicieux n’entend que le projet commercial et idéologique sous-jacent.

Gloire à l’innovation, l’interdisciplinarité, l’essai clinique, la recherche, la technologie de pointe etc…Et haro sur la distance critique qui nuit au rêve commercial et à l’illusion de faire perdurer la grandeur supposée de la « médecine française ».

Mais attention à ne pas renverser le sens, les Français ne doivent pas être conçus comme un cheptel au service de l’industrie médicale et se trouver malades bien malgré eux.

Certes oui, il faut innover, ne pas hésiter à travailler en équipe et faire de la recherche mais ce sont des moyens, des outils, ce ne sont pas des fins en soi.

Surtout ne pas oublier ce qui fait le sens de la médecine : la santé du patient.

 

L’expert souvent hospitalier sera toujours dans la promotion de l’essai thérapeutique ou d’un traitement qui est le sien parce que sa vie professionnelle en dépend et parce qu’il y croit puisqu’il ne fait que ça.

Les propositions de soins seront comme dans les  recommandations. Elles seront faites pour un corps unique de patient médian. Celui que je ne suis pas. C’est d’ailleurs pour cela qu’il me faut un deuxième avis.

Je ne vois qu’un médecin traitant pour m’aider à être lucide et à faire mon choix et ne pas méconnaître le réel, mon réel.

Il peut m’écouter sans ironie et mépris quand je lui demande si réellement la maladie cesse d’évoluer avec un traitement alternatif glané sur Internet. Il peut même me conseiller d’y avoir recours hors « recos » car sa vision du soin est différente.

Sa vision du soin dépasse le seul avis d’expert du moment. Il y ajoute son expérience professionnelle d’ « équilibreur », sa curiosité de non-sachant, sa capacité à penser et soupeser une information scientifique et sa considération de mon cas personnel avec ma vision du monde et ma situation dans mon environnement.

Son seul intérêt va vers le meilleur soin de son patient.

Il n’est pas impliqué ou intéressé dans une histoire de recherches, de publications, ou dans le fonctionnement de son service.

Il m’aide à faire mon choix et à l’intérioriser.