Des corps dans l’arène

J’ai buté. Je me suis cogné le nez sur la photo d’un buste féminin tatoué suite à un cancer du sein: http://www.konbini.com/fr/tendances-2/des-tatouages-pour-souligner-la-beaute-des-survivantes-du-cancer-du-sein/

Et en même temps j’ai encore dans les yeux la statue vue au musée archéologique d’Athènes de ce corps parfait de Zeus ou peut-être Poséïdon http://fr.wikipedia.org/wiki/Pos%C3%A9idon tout nu et carrément beau.

Que de questions sur la beauté, sur le corps masqué et montré, sur notre époque et d’autres !

Les statues de corps féminins dans l’Antiquité sont souvent sculptées en y intégrant des tissus, des vêtements quand les corps masculins peuvent être entièrement nus.

En fait les statues d’homme sont à la gloire du corps masculin, musclé, svelte, bien proportionné.

La perfection des mains, du nombril, de la toison pubienne, le léger renflement que je n’ose appeler bourrelet au-dessus des hanches témoignent de l’attention portée à créer un objet devant représenter la beauté.

En revanche les corps féminins me semblent plus plats, plus ternes, ils sont presque neutralisés si je puis dire. En tous les cas pas vraiment sexy alors que les statues d’homme…

Donc bref, la beauté dans l’Antiquité c’est l’homme.

En particulier le corps de l’homme, un corps construit et modelé par la pratique du sport. Un corps-soma qui est beau parce qu’il est structuré par l’effort, la constance et la variété de l’exercice. Beau parce qu’il est le produit du travail, de la régularité et du sens de la mesure de la psyché qui se construit avec ce corps.

Aujourd’hui, le corps de l’homme entièrement nu n’est pas pensé comme beau. Montrer le pénis et les bourses est un geste délibérément violent et donne tout de suite un caractère quasi pornographique à l’image. Au cinéma par exemple, on se débrouillera pour obtenir l’illusion du corps nu sans toutefois en montrer le sexe.

Entre temps le partenariat soma-psyché est devenu le conflit corps-esprit.

En revanche, vous l’avez remarqué sans doute, les seins des femmes sont toujours montrés, et finalement rien de pornographique n’est suggéré si toutefois l’image de ces seins respecte « les codes».

Tout est affaire de codes.

La beauté est désormais du côté des femmes, ou mieux, du côté d’une certaine féminité. La beauté est devenue affaire de courbes et d’harmonie du corps féminin selon la perspective de la sensualité.

Il ne s’agit plus de témoigner de vertus morales par la beauté du corps, il s’agit pour ces corps d’inspirer la douceur et le désir.

C’est un objet conçu à l’usage des enfants et des partenaires sexuels !

J’ai toujours été questionnée par le tatouage et son effet sur ce que l’on voit du corps. Lors d’un voyage il y a une vingtaine d’années en Angleterre, j’étais surprise sur la plage de voir tant d’hommes tatoués. Parfois tout le torse et les bras étaient recouverts d’images et leur corps semblait quasi habillé.

L’impression de nudité avait disparu et je plaignais leurs partenaires de ne jamais avoir le privilège de voir des corps entièrement nus, comme si ces images en ôtaient une part d’intimité.

Il suffirait sans doute de tatouer le sexe pour le désincarner en quelque sorte, pour le déposséder de la brutalité de sa chair. Il en perdrait cette charge provocatrice qu’il porte actuellement.

Et c’est bien un peu de cela qu’il s’agit avec ce tatouage des seins. La violence de cette image de seins qui ne suit plus les critères normatifs de la beauté est masquée par le dessin. La chair disparaît.

Et les seins réapparaissent en quelque sorte en dessous d’un « vêtement » en suggérant une beauté qui, désormais invisible, respecte à nouveau les codes.

Ces seins sans mamelons, avec leur grande cicatrice et leurs formes bosselées et irrégulières (un chirurgien maladroit, une photo post-op ?) font basculer de ce statut de beauté vers son contraire, une monstruosité.

Ce qui est défini comme devant être beau est d’autant plus laid quand les « codes » en sont bouleversés.

Le sport comme le tatouage est donc un travail de l’image du corps qui cherche à rendre ce corps « beau ».

Le premier construit et sculpte le corps, le deuxième habille et masque pour laisser réapparaître un corps différent.

Il n’échappe à personne que les deux supposent un travail de ce corps et de l’abnégation.

Cette « esthétique » particulière est associée à un implicite de la souffrance. Pour être beau il faut souffrir.

Plus tard cette notion arrivera à son paroxysme dans l’arène des gladiateurs.

Non pas que le public soit là pour voir des corps nus se battre. En revanche le public est là pour voir des corps d’hommes souffrir et les glorifier ou les honnir selon la beauté du combat et leur aptitude à dépasser la souffrance.

Les gladiateurs étaient les stars de l’époque et en sont devenus les sex-symbols.

Les gladiateurs se battaient, se blessaient, se soignaient avec les meilleurs médecins, kinés, nutritionnistes…Et gagnaient leur notoriété avec cette assiduité, cette compétence au combat et cette aptitude au dépassement de soi.

Ces corps mortels, se réparaient et se relevaient comme Schwarzenegger dans Terminator.

Puis si par malchance ils mouraient, ils disparaissaient de la mémoire de leur public comme s’ils avaient failli dans un contrat d’invincibilité.

Cela dit, il fallait mourir avec panache, aujourd’hui on doit mourir « dignement ».

Veut on un corps qui bien qu’aux prises avec le monde, reste jeune, beau et invincible ? Un corps qui survivrait éternellement aux affres du temps qui passe, au désordre de la maladie…

Un corps deviendrait plus beau encore de ce qu’il réussit à surmonter et dominer sa condition!

Du coup je pense à certaines stars, aux « angelinas » dont la beauté est implicitement associée désormais à la souffrance et au dépassement de soi. Chaque semaine ou presque, une autre actrice révèle sa double mastectomie et généralement le mari de celle-ci parle de son courage et de sa détermination.

Est ce que les « angelinas » seraient les gladiatrices des temps modernes ?

Lisant les nombreux commentaires et courriers louant leur beauté, leur courage, leur abnégation, je me pose sincèrement cette question.

Serait-ce à nouveau un corps glorifié par la foule en tant que témoin d’aptitudes morales au dépassement, au renouveau, à la conquête voire même à la re-création d’un corps nouveau ?

La star passerait de ce statut, intouchable, évanescent, lointain à un être de chair qui pourrait être toi ou moi, mais un être de chair éternellement (ou presque) renouvelé.

Est ce dans le seul but de pouvoir se présenter dans l’arène et attendre des pouces qu’ils soient levés pour glorifier les héros qui ont su vaincre la faiblesse que ces stars se racontent?

Je ne sais pas.

Cette affaire de « corps » est compliquée et mystérieuse. Je me suis toujours questionnée au sujet de cette nécessité d’être reconstruite après une mastectomie. Qu’est ce que réellement la féminité avec cet impératif catégorique largement partagé par l’ensemble d’une société.

Ne pas se faire reconstruire serait-ce laisser la fatalité gérer notre devenir ? Serait-ce accepter…Et donc renoncer au combat dans l’arène ? Est il si mal vu de « faire avec » ?

Je pense sincèrement que beaucoup de personnes « croient » à la domination du corps par l’esprit comme s’il suffisait de nier la maladie en supprimant ses stigmates pour que celle-ci nous laisse tranquilles.

Mais que peut-on penser de ce rôle que joue la douleur ?

Le corps meurtri par le cancer et irréparable en tant que tel sera tatoué…et souffrira encore par le tatouage. Le corps meurtri par le cancer ou l’hypothèse de sa survenue sera remodelé par de nombreuses opérations et souffrira encore…

Je pense sincèrement que beaucoup de personnes croient qu’il faut payer et « mériter » de gagner contre la maladie et cela en souffrant beaucoup et dignement.

Cela dit se faire tatouer le côté mastectomisé ou opéré est de plus en plus courant. Il est vrai que le tatouage est à la mode mais c’est une façon de dompter et d’apprivoiser le crabe sans toutefois vouloir en rayer les traces. C’est une autre démarche que la reconstruction qui selon les paroles des patientes est souvent considérée comme devant être un épilogue à la maladie et la laisser derrière soi. Le tatouage ne veut pas supprimer les traces de la maladie mais en quelque sorte « faire avec » voire les magnifier.

Cette arène a une fonction cathartique.

Le cancer du sein est représenté comme la guerre des femmes. Leur corps est leur champ de bataille.

Air France, épisode 2

Vous vous souvenez du schmilblick de la valise perdue par Air-France dans un vol inexistant !!

Il fallait que j’ouvre un dossier pour signaler la perte avec mon numéro de vol mais voilà sur le site d’Air-France, mon vol n’existait pas.

Encore en Grèce, avant de rentrer de voyage j’ai twitté ma perte de bagage. Exactement 24 mns, vingt quatre minutes, après mon twitt, Air france toujours par twitt proposait gentiment son assistance.

J’ai remercié aussitôt parce qu’on m’a appris la politesse, parce que je suis naïve, parce que je suis optimiste, parce que je suis crédule.

Et parce que j’aime rêver, je me voyais déjà à l’aéroport d’Athènes donnant mon nom à l’enregistrement et là aussitôt…

Un beau steward serait venu, aurait porté mes valises (je voyais mon mari trottiner derrière nous en tirant la sienne), il aurait fait ses excuses pour la compagnie, nous aurions été surclassés, j’aurais eu l’insigne privilège d’entendre le chuintement du rideau que l’on ferme derrière moi pour que la plèbe en classe éco ne me voie pas siroter mon mousseux dans une coupe en plastique !

J’aurais pu parler des super services d’Air-France à mon beauf qui voyage trois fois moins cher avec Ryan Air…

Au lieu de cela, alors que nos billets étaient réservés depuis longtemps, j’étais devant dans les classes économiques et mon mari tout au fond dans l’avion.

Air France me demandait mon numéro de dossier. Dossier que je ne peux pas ouvrir sans numéro de vol.

Du coup j’ai renvoyé la copie d’écran de leur SMS et qu’ils se débrouillent.

Depuis ce jour, depuis le 9 mai, rien, nada, nothing, Air-France a disparu dans le vide sidéral du numérique.

Air France et les douze travaux de Martine…

La Grèce, ses temples, ses dieux, ses héros…

J’y suis en vacances avec mon mari.

Mon beauf moins bête que moi a pris un vol pour deux personnes Baden Thessalonique direct pour 343 euros en low cost.

Et moi, ben moi, j’ai pris Strasbourg Athènes pour deux via Roissy pour 963 euros.

Soyons honnêtes, la première nuit d’hôtel est comprise et tous les super services d’Air France avec.

En fait de services, c’était un repas disons une collation un peu étonnante avec une pâte chaude et fromagée dans une poche scellée en alu et des choses multicolores dans des boîtes en plastique.

Et, c’était surtout un délicat petit SMS envoyé direct sur le téléphone portable de mon mari devant le tapis tournant de l’aéroport d’Athènes qui lui signale que ma valise est introuvable.

On attend un peu, des fois que !

Dix minutes plus tard le tapis tourne toujours, désespérément vide. Ma valise est perdue. Il est inutile d’insister.

C’est écrit dans le SMS : on ne sait pas où se trouve ma valise avec mes slips, mon pyjama, mon maillot de bain, mes sandales toutes neuves.

Mais, je suis confiante Air France s’en occupe, il me suffit d’activer le lien transmis sur le téléphone de mon mari.

Au Pirée le soir.

Activons ce fuck… lien, spécifiquement créé pour ma valise à moi.

1-Taper le numéro de mon bagage.     je tape

2-Taper la ville de départ.     je tape

3-Taper la ville de destination.     je tape aussi,

Et le numéro du vol. Là rien ne va plus : -vol inexistant.

Heraklès n’a pas essayé aussi souvent que moi avec toutes les versions.

Sans espaces, avec majuscules, sans majuscules, sans mettre les lettres et tout cela plusieurs fois. L’hydre de lerne.

Je reste bloquée sur la page qui hiératique me signale que mon dossier sera pris en compte quand j’aurais mis mon numéro de vol !

Mais voilà, mon vol est inexistant.

Adieu, robes, culottes, bas et dentelles disparus dans le vide sidéral du numérique d’Air France.

Bon c’est pas tout ça mais, il est 20h30 et demain c’est le 1 er mai. Il faut rapidement acheter slips et chaussettes.

Moi je me dis qu’en Grèce il fait chaud. Il me faut un maillot de bains. Dans une ruelle près du métro un petit magasin de sous vêtements féminins est ouvert. Une gentille dame très empressée nous accueille et assiste perplexe à mes explications compliquées en franglais.

I need un maillot de bains qui monte very on the top, couvre a lot, n’a pas de coques bizarres vu que…, le geste accompagnant mon charabia, vu que voilà je n’ai qu’un sein et du tranchant d’une main je mime le geste du coupeur quand de l’autre je lève le pouce pour signifier : 1. Je n’en ai qu’un, pas deux, un.

La grand-mère vient à la rescousse. Elles ont compris les malignes qu’il me faut des bretelles réglables. Normal qu’elles comprennent, c’est le pays des amazones !

Mon mari est de bonne volonté et veut aider. Tout le monde s’y met. Je repars avec des slips, un maillot, un pyjama et à côté j’achète les ticheurtes et les chaussettes.

Au Pirée, le lendemain.

Je téléphone à Air France, en France, au service des bagages perdus. Une voix douce et féminine mais, avec un net accent étranger me répond que oui, ben oui, ma valise bleue avec mon nom et mon étiquette et donc mon numéro de portable sont à l’aéroport d’Athènes. Elle le sait, c’est écrit chez elle sur son ordinateur.

Génial, ma valise est là.

J’entends bien que l’essentiel pour elle est que j’active mon fuck…lien car sinon impossible d’ouvrir un dossier.

Bref j’explique, pour ceux qui ne comprennent pas, que ma valise signalée comme perdue par Air-France n’est pas reconnue comme perdue par Air France bien que signalée comme perdue par Air France tant que je n’ai pas ouvert de dossier avec mon numéro de vol inexistant !

Elle est gentille, elle comprend mon désarroi, je ne vais pas me fâcher avec elle, cela ne servirait à rien. Elle n’a pas de solution pour le lien et je m’en fous pour l’instant. Je veux récupérer ma valise. Là aussi, elle ne peut faire grand chose sinon me donner un numéro de téléphone et un numéro de dossier afin que j’appelle Athènes pour convenir d’une solution, elle ne peut rien faire de France !

Allez Martine, courage !

J’appelle.

-une boîte vocale grecque puis…Tut, tut, tut tut….

Vous avez compris que je n’ai rien compris. Je réessaie en France, elle me donne un deuxième numéro.

1fois -tuuut, tuuut, tuuut……….tut, tut, tut,

2 fois -tuuut, tuuut, tuuut……….tut, tut, tut,

3 fois -tuuut, tuuut, tuuut……….tut, tut, tut,

X fois – tuuut, tuuut, tuuut……….tut, tut, tut,

Nous sommes le 1er mai, c’est sans doute ça !

Car voyez-vous, là je peux encore chercher ma valise à l’aéroport mais après…Il va bien falloir que je commence mes vacances !

Mon cher et tendre commence à piétiner et il faut le dire, il me casse un peu les pieds.

En gros, que me faut-il de plus que deux, trois slips ? Il suffit que je rachète des trucs!

Nous partons.

Les Météores, le lendemain.

J’appelle Air France, en France, au service des bagages perdus. Une gente dame me dit ne rien pouvoir faire si je n’ouvre pas de dossier ! J’explique tout, elle explique tout, je raccroche et active le fuck…lien au cas où !

Mais non, mon vol n’existe toujours pas.

Je rappelle. Un monsieur me répond, me ré explique tout et suggère de tout refaire sans mettre de n° de vol. Et puis d’ailleurs dit-il, suis je sur une tablette car dans ce cas c’est normal que ça ne fonctionne pas. Non, c’est un ordinateur, un vrai avec des touches et tout.

Je raccroche, je réessaie…mais non.

Je rappelle le monsieur bien gentil et je lui dis que là, c’est fini, il se débrouille et ouvre lui-même mon dossier avec mon numéro de vol inexistant et me livre ma valise.

Nous partons.

Delphes, le lendemain.

Mon téléphone sonne. C’est un numéro grec.

En Anglais à la grecque une femme me demande pourquoi je ne m’occupe pas de ma valise !

Pourquoi ne l’ai je ni signalée perdue, ni cherchée le jour même à l’aéroport car voyez-vous le bureau est ouvert 24h sur 24.

Eh bien, lui dis-je, je n’ai rien signalé parce qu’Air France a envoyé un SMS sur le portable de mon mari pour dire que mon bagage est perdu et qu’il me suffisait d’activer leur fuck… lien.

On a donc compris enfin à quoi servait l’étiquette du bagage avec mon numéro de téléphone !

Mais qui est ce vraiment ? Est ce une bonne fée d’Air France qui a trouvé le bon numéro à Athènes ou est ce une employée aux bagages qui selon un réflexe logique a téléphoné au numéro indiqué sur la valise?

Je ne sais toujours pas si mon dossier a été ouvert.

Je sais que nous sommes devenus les esclaves de nos machines mal programmées ou configurées et que les êtres humains qui subissent ces machines perdent leur temps et leur énergie parce qu’ils sont tenus de suivre des procédures.

Il suffisait de me téléphoner.