Tell me a nice story ou raconte-moi une histoire

Storytelling. C’est moderne, c’est américain et c’est moins, en tous les cas en apparence, un truc pour endormir les enfants.
En fait c’est pour endormir les parents. Le storytelling, je viens d’en lire quelques bricoles dans le nouveau livre de Rachel Campergue (Octobre Rose mot à maux: Pour une réelle liberté de choix) est en fait un outil de communicants qui vise à créer une histoire, une sorte de mythe autour de ce que l’on veut vendre, une marque, une personne à élire.

En fait plutôt que d’argumenter, comparer, faire une balance des avantages et des inconvénients, réfléchir au rapport qualité prix ou au bénéfice risque, le « consommateur » choisit une marque pour l’histoire que cette marque raconte, pour ce qu’elle représente…Par exemple se « sentir libre » en roulant au volant de telle marque de voiture comme si on parcourait les routes du Colorado quand en fait on roule à deux à l’heure entre Strasbourg et Sélestat. Par exemple aller se faire dépister pour conjurer le mauvais sort et penser échapper ainsi au cancer du sein.
C’est très efficace. C’est moins ennuyeux que de réfléchir, soupeser, argumenter, et cela préserve la part de rêve et provoque des émotions.
Cette méthode a dépassé le seul domaine de la publicité pour s’exporter à tout ce qui désire se « vendre » que ce soit un homme politique, un choix de santé publique voire une religion.
Les religions ? Oui, aussi. Peut-être même surtout les religions.
En fait, je viens de lire « le Royaume » d’ Emmanuel Carrère. Et il y parle de ce qui serait l’invention de ce « storytelling » par l’apôtre Luc grand raconteur devant l’éternel.
Emmanuel Carrère y parle des évangiles et parcourt les plateaux télé, les plateaux radio comme s’il avait découvert là, tout juste à l’instant, quelque chose de l’ordre d’une imposture. Sur les plateaux, on l’écoute religieusement, on se régale de son érudition, on soulève l’aspect quasi révolutionnaire du propos, certains déplorent que le « Royaume » ne soit pas sur la liste des « goncourable » et moi, vraiment, je n’y comprends rien.
Quelque chose m’échappe. Un aspect essentiel que je n’aurais pas compris. Je ne comprends vraiment pas l’originalité du propos, du moins pas à la mesure de cet étonnement qu’il suscite.
J’ai apprécié le livre, agréable à lire, resituant l’ensemble dans un contexte politique et c’est vrai que jusqu’à présent on lisait sans doute les évangiles comme déconnectés de leur environnement historique.
Emmanuel Carrère narre agréablement l’histoire de la création des textes, il imagine des contextes singuliers et se permet de présupposer des profils psychologiques différents selon les personnages. C’est bien pour cela que Luc deviendra un « storyteller ».
Et en fait, c’est là sans doute que se trouve l’originalité du propos. Cet aspect que je ne comprends pas se trouve dans le fait de considérer ce texte autrement que comme n’importe quel texte. Se poser des questions au sujet de ses tenants et de ses aboutissants et s’autoriser à le commenter et le critiquer est une démarche originale.
Il se trouve que, bien qu’élevée dans la religion protestante et curieuse du fait religieux, le phénomène de la « foi » m’a toujours posé question. Je ressentais comme beaucoup d’enfants une peur panique devant la mort et aurais vu avec soulagement dans l’existence de Dieu, la possibilité d’une vie après la mort. Mais, je ne pouvais pas accepter l’idée que mon Dieu serait le bon pour toute une humanité. Voire pour une humanité qui ignorerait son existence.
Pourquoi justement le mien ? Comment peut-on croire … .Si on ne connaît même pas l’existence de celui auquel on pourrait croire, et que notre salut en dépendrait. La question de « croire » ne s’est donc même pas vraiment posée.
La Genèse se trouvait aussitôt réduite au niveau du mythe ou des contes. Les évangiles étaient un peu pour moi des textes à mi-chemin entre poésie et philosophie. Un peu intéressants et un peu ennuyeux, de bons sujets de réflexion comme les Béatitudes et quelques histoires farfelues de miracles. Nous reparlerons de miracle quand un aveugle énucléé reverra ou que mon sein disparu aura repoussé!
Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Je n’irai pas jusqu’à dire que je trouve Emmanuel Carrère crédule parce qu’il est allé trois ans durant à la messe tous les jours et qu’il a cru que le Christ avait ressuscité. Je me doute bien que tout ça est plus compliqué que ce que j’imagine.
Mais tout le problème est là, je ne peux simplement pas l’imaginer.
Surajoutons à cet endroit l’existence des évangiles apocryphes et la question ne se pose donc plus pour moi.
Vile affaire de pouvoir et de politique.
Ne vous méprenez pas, je ne me crois pas plus intelligente ou clairvoyante, je suis convaincue qu’il y a quelque chose que je ne comprends pas, un truc qui m’échappe et je sais que c’est dans cette notion de « révélation ».
De ce fait s’appuyer sur l’interprétation de textes religieux pour justifier des pratiques de la vie courante me hérisse tout particulièrement. En particulier quand une moitié de l’humanité y lit la justification de l’asservissement de l’autre. En tant qu’individu, je comprends que ces textes m’aident à réfléchir et guider ma vie. Que quelqu’un d’autre en revanche s’appuie sur ce texte pour me dicter ma conduite ? Non.
Mais cela veut dire qu’il y a des textes sacrés. Et que « sacré » veut dire qu’on ne peut ni vraiment les comprendre, ni vraiment les toucher.
Ce serait comme si le texte précédait l’homme et qu’il ne restait à l’homme que de s’y référer afin de pouvoir expliquer et donner un sens à sa vie.
Je regarde les journalistes étonnés, les philosophes interrogés, les intellectuels respectueux tourner, retourner des textes qui sont devenus plus que des références. Ils sont devenus des totems, parfois des monuments aux morts. Et je les vois la tête courbée devant l’édifice, un édifice qui ne leur parle pas.
On peut certes commenter le texte, l’exercice religieux (selon les religions) incite même aux commentaires pourvu que le commentaire reste respectueux du « canon ».
En revanche commenter la provenance du texte, ou les éléments ayant contribué à sa constitution sont blasphématoires. Il est interdit aux non-initiés de toucher à la bible, au coran, à la torah…Ce serait toucher à l’idée de Dieu.
Il y a là un objet culturel, cultuel, qui nous parle de nous et que de nous, et la plupart d’entre nous ne comprennent rien. Nous acceptons la présence des prêtres un peu comme de médiateurs qui maîtriseraient la gestuelle et le langage symboliques, comme si ces textes et le rituel qui l’accompagne devaient être ésotériques, secrets, magiques, juste compréhensibles d’une caste d’éclairés en pourparler avec l’au-delà.
Plus que la polysémie c’est le rituel symbolique et son langage ésotérique qui interrogent. Ce quelque chose nous parle de nous, de ce que nous sommes et de ce que nous devenons. Et nous ne le comprenons pas !
Ce modèle semble se perpétuer dans la psychanalyse. Michel Onfray parlant de Freud avait fâché les disciples freudiens ne supportant pas son irrévérence et refusant en quelque sorte de faire le lien entre l’homme et la production de son texte. Là aussi le comportement général est de déposer des fleurs aux pieds du monument aux morts, la tête baissée et en silence.
Ces textes-là sont aussi étudiés, tournés et retournés et …obscurs. À la fois parlants, c’est du moins ce que l’on dit d’eux et nécessitants des médiateurs sinon on comprend tout faux selon les grands prêtres de la psychanalyse. Et voilà que…Freud et Lacan sont donc intouchables. Les critiquer revient à blasphémer.
Or ces textes nous parlent de nous, de ce que nous sommes, de la construction de notre identité et de notre rapport à la vie et à la mort.
Il en va de même pour la science. En particulier pour la science médicale.
Trop compliquée pour être partagée disent les médiateurs, les grands prêtres. Or que fait la médecine sinon nous parler de nous, de ce que nous sommes et de ce que nous allons devenir.
Là aussi le texte est obscur. Et si je ne craignais de lasser, j’en définirais le rituel…Blouses, sthétos autour du cou, cherchage en salle d’attente, nudité, mufflerie, langage savant…hiérarchie.
Le savoir est réservé à une poignée d’érudits qui le gardent jalousement. Le savoir est strictement égal au pouvoir.
Alors certains médecins défroqués ne jouent pas le jeu et regardent le « texte » de près, critiquent ce que d’autres définissent comme étant la science. Ils ne renversent pas la statue, mais la descendent de son piédestal. Ils regardent comment celle-ci se fait et découvrent des supercheries. Des citoyens paroissiens comme Rachel Campergue se refusent à prier le notre père et coupent les mots en quatre.
Le storytelling, la fabrique à contes est démasquée. Nous entrons dans une ère iconoclaste
Mais si le storytelling existe, il répond à un besoin.
Ce besoin que je ne comprends pas, celui de croire et d’aimer croire aux belles histoires. Celui de se laisser porter et bercer.
Et là, Rachel, que faire ?

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Une réflexion au sujet de « Tell me a nice story ou raconte-moi une histoire »

  1. Tu me poses une colle Martine ;-). Que faire pour contrer notre addiction aux belles histoires? Si j’avais la solution… Mais si déjà nous les reconnaissons pour ce qu’elles sont, ces belles histoires, simplement des histoires et non des faits, nous aurons déjà avancé. Comme tu l’écris si bien,croire aux belles histoires, « c’est moins ennuyeux que de réfléchir, soupeser, argumenter », mais ça peut être dangereux et il faut savoir ce que l’on veut. Si l’on tient à sa santé, il va s’avérer nécessaire de réflechir au lieu de croire. C’est plus fatiguant, mais beaucoup plus sûr…

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