et s’il n’y avait que le corps?

Voilà que, pourtant loin l’une de l’autre, « culture gay et culture rose » ont quelque chose en commun.
Il se passe quelque chose avec le « corps ».

Revenons un instant à une brève définition de la « culture » : -La culture est, selon le sociologue québécois Guy Rocher, un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois objective et symbolique, à constituer des personnes en une collectivité particulière et distincte. (Guy Rocher, 1969,88).

Il y a donc une « culture gay » avec ses artistes, ses hommes politiques, ses écrivains, ses productions artistiques à la fois produit « de et pour » l’homosexualité, ses rites, coutumes et bannières que l’on retrouve à date régulière tous les ans, voire sa maladie…
C’est identique pour une « culture rose » qui elle aussi, quoique depuis moins longtemps, a ses artistes, ses hommes et femmes politiques, ses productions littéraires ou cinématographiques, ses rites annuels, ses objets spécifiques. Et bien sûr, et c’est évident dans ce cas précis, sa maladie.
Tentant de comprendre pourquoi d’une maladie peut germer une culture, je cherche…Et je compare.
En France, le cancer du poumon a tué 30000 personnes en 2012. La même année 11000 femmes mouraient d’un cancer du sein. Bientôt il y aura autant de décès dus au cancer du poumon auprès des femmes que de cancer du sein.
Qui le sait ? Qui en parle ? Malgré l’énormité du chiffre, y a-t-il une culture « cancer du poumon » ?
Une culture qui pourrait s’élaborer par exemple autour du rôle social de la cigarette, autour de stars devenues icônes de la maladie, de productions culturelles et rituelles en lien avec la maladie. Pourtant il y a eu Bashung, Brel et Bécaud, Dominique Baudis, Robert Mitchum ou Steve mac Queen… Est ce que dès l’instant où leur nom est évoqué nous pensons à cette maladie ? Où sont les rites et coutumes, les célébrations à date fixe?
Il semblerait qu’une « culture » n’émerge pas de l’ampleur d’un phénomène, c’est autre chose, mais quoi ?

J’observe, et j’observe que je ne vois qu’une chose dans une « gay pride » : -le corps.
La « gay pride » est le lieu de la présence du corps, on ne voit que lui.
Les fesses, les sexes, les muscles se montrent. Comme mis en relief, exhibés, affichés, adulés. Et c’est là une façon de dire ce que l’on est.
Les maquillages, les costumes et les tatouages ne masquent pas les corps, mais les identifient et les caractérisent.
Chacun, chacune se montre et affirme son individualité, sa singularité, sa différence en tant qu’individu dans un groupe plus vaste dont la problématique est identique. Une problématique majeure de sexualité qu’il faut absolument dire afin de vivre en paix avec soi-même et les autres. C’est le passage nécessaire pour lever le mensonge.
Il y a un côté grotesque à la gay pride, certes, mais très réjouissant car totalement délirant et assumé.
Il s’agit d’un corps que l’on ne refuse plus, presque d’un corps qui dicterait sa loi quand la société imaginait précédemment que dans cette situation « contre-nature » il suffisait que l’esprit dicte la sienne.
Dans la culture rose, c’est aussi une affaire de corps. Et comme pour la « culture gay » c’est un problème d’identité.
Tiens, « rose » comme le triangle rose des déportés homosexuels, les ballets roses, et les robes à volants des gentilles petites filles !
Le rose des femmes ou le rose de la chair ou les deux à la fois?
C’était déjà le sujet d’autres billets. Le sein est l’objet fétiche de la publicité. S’il l’est ce n’est pas une construction ex-nihilo, le sein est l’objet par excellence du désir masculin et en même temps il est le symbole de la féminité.
C’est peut-être le seul objet (et le mot objet est inadapté) qui peut être à la fois support à la pornographie et à la grâce. Il y a quelque chose d’essentiel que je peine à définir dans le sein, il est « esprit de la chair ».
Ce sein a permis au Christ de vivre, c’est par et grâce à lui qu’il a vécu. C’est grâce à ce sein allaitant que Marie est devenue mère de Dieu. S’il y a dans la religion le refus de la chair dans l’immaculée conception, elle est acceptée et célébrée en revanche avec ce bébé allaité par sa mère.
Que d’images et de statues de « mères à l’enfant ».
Enfin une petite présence de femme dans une religion monothéiste !
Mais…. Le sein est aussi cette chair « sexuelle », juste un moteur à l’excitation, un jouet, un truc mou.
Voilà que la culture rose porte en soi le culte croisé de cet « esprit de la chair ».
Un « corps en gloire » de chair divine et sexuelle.
C’est peut-être pour cette raison que l’expression de la culture rose peut être tout et son contraire. D’une immense vulgarité avec ses soutifs en guirlande, ses visages frottés entre des seins, son commerce éhonté ; totalement désincarné avec ses armées de coureurs et coureuses roses ; bouleversante à la vue d’un corps opéré, surtout bouleversante à la vue du regard du patient opéré.
Et c’est aussi pour cette raison que toucher à ce sein est toucher à l’identité. Requestionner cette notion de féminité si floue, si ténue et sacrée à la fois oblige à la reconstruire ou au moins à la réfléchir.
Il y a indéniablement un aspect « born again » dans la culture rose. Comme il y a un aspect « just born » dans la culture gay. Si je ne vois rien de religieux dans la culture gay c’est bien parce que l’objectif semble être de vivre tel que l’on est, ici et maintenant.
Cette affaire de corps me questionne comme si ce « corps en gloire » qui apparaît serait une suite logique à l’effondrement de notre capacité à croire en la vie après la mort.
Réellement qui y croit encore à une vie après la mort? Et s’il n’y avait que le corps ?
Pas si simple et pourtant.
En même temps qu’il existe une culture rose, en même temps les nombreuses églises évangéliques ont de plus en plus d’adeptes. Aux Etats-Unis, en Chine, en Afrique noire, au Brésil…
La Corée du Sud, championne au monde de la consommation de chirurgie esthétique, est évangélique depuis longtemps déjà (et commence à voir une baisse de ses adeptes). Ce lien que je vois est-il réel ou est-ce une coïncidence ? Je ne sais pas.
Mais ces églises trouvent leur succès dans leur inscription dans le quotidien. Elles promettent un monde meilleur non pas dans l’au-delà, mais ici-bas.
Ne nous arrêtons pas tout de suite. Dans la « culture rose » tourne en spirale l’esprit évangéliste des Etats-Unis mais aussi cette idée délirante de transhumanisme du corps augmenté.
Et s’il n’y avait que le corps ?

Une petite idée sur une « culture rose »

Y aurait-il une proximité entre la « culture gay » et la « culture rose » ?
On défile dans les rues, en « gay pride » et en « courses roses ». On accroche un ruban à sa poitrine, on a ses stars porte-drapeaux et victimes sacrificielles.
Et tout ça nous vient des États-unis…
Peut-être que la proximité s’arrête à la forme ?
La culture gay n’a a priori rien de consensuel. Elle est un havre, un refuge pour une population exclue de la société en particulier par une norme religieuse qui faisait la norme sociale. Elle s’est structurée entre autres dans la revendication de soin dès l’apparition du sida et dans la revendication de considération et d’acceptation dans la dépénalisation de l’homosexualité. De fait la communauté gay existait avant le sida, mais le sida l’a fortement soudée.
Elle a en quelque sorte su remodeler rapidement un «environnement de pensée » sur l’homosexualité (quand bien même les vieilles représentations restent présentes). Ces choses se sont faites dans le rapport de force, dans la provocation parfois, dans la réaction à l’ordre établi. Mais, les lignes ont bougé.
La culture rose, c’est un peu différent. La société est unanimement mobilisée contre le cancer du sein. Ce n’est pas une maladie que certains associent à un comportement dit déviant (quoiqu’on pointe quand même du doigt ces vilaines femmes qui ne font pas de sport, qui fument et boivent, qui mangent du chocolat et se gavent de pâtisseries).
Elle s’est comme élaborée selon le modèle de la « culture gay ». Faute d’imagination ou pour faire pareil, elle a repris l’idée du ruban en l’édulcorant et en a fait un ruban de fille plus soft.
Une « gay pride » est une manifestation déjantée, une exhibition païenne, un pied de nez aux convenances. Une course rose est un défilé d’uniformes de ticheurtes roses avec en guise d’épaulette le petit ruban et des danses au pas de l’oie.
Pourtant il y a quelque chose dans l’émergence de la culture rose qui serait comme une réaction à un ordre établi. C’était l’ébauche d’une démarche féministe et puis, rapidement elle est devenue son contraire, ou peut-être faut-il y voir un féminisme « soft » ?
Il y a bien eu la volonté de faire savoir que la maladie touche une population importante d’un seul sexe et que cette maladie touche à son identité. De même que revendiquer un soin qui s’articule autour de ce point identitaire était donner de la considération à cette spécificité et sortir d’un soin limité à la femelle gestante. Les femmes ont progressivement investi l’idée de féminité autrement qu’en la niant, la cachant, ou en ayant honte de cette féminité encombrante dite hystérique.
Par un logique retournement de situation, ces spécificités identitaires ont été accaparées par un même système infantilisant. On a finalement bien voulu reconnaître ce drame féminin comme réel. Mais on l’a regardé aussitôt comme préjudiciable au bonheur des hommes.
Eh oui! une femme malade de ses seins est moins désirable…Et si elle souffre psychiquement et qu’elle déprime, sa libido en berne va nuire à celle de son mari.
On voulait d’abord être soignée et considérée en tant que femme meurtrie dans cette féminité oblitérée par une médecine unisexe dominée par le modèle masculin. Mais en tant que femme, non en tant que femme-enfant ou femme-objet.
Ce qui veut dire que ce cancer du sein, de drame personnel est devenu drame social. Des femmes de président des États-Unis avaient été touchées et le disaient. Soudain on en parlait.
Mais en même temps, les femmes ont laissé se structurer l’image de cette féminité selon l’angle du désir masculin. Elles ont en quelque sorte figé cette notion de « féminité » dans des stéréotypes, toujours selon le regard masculin.
Si la culture gay est plus sauvage et libertaire, ce n’est pas le cas de la culture rose aussitôt appropriée et construite par le génie du marketing.
La pseudo culture rose est accaparée totalement par le commerce de la santé et de la beauté. Il suffit de regarder qui sont les financeurs et comment cette culture s’exprime.
Ce côté féministe, à l’égal de la couleur de la robe de Barbie, s’est pastélisé et affadi, il n’a même pas eu le temps d’émerger en fait.
La « culture rose » est surtout politiquement correcte.
En revanche l’intrusion progressive de cette culture dans les pays émergents, très souvent musulmans, reste une forme de féminisme. Un féminisme « doux » où il ne s’agit pas de revendiquer une liberté inaudible par les hommes mais un droit au soin de la féminité. Dire que l’on soigne ce qui fait la féminité c’est dire aussi que la société reconnaît et accepte son existence et surtout… Soignée dans le cadre de ce que l’on soigne chez un être humain… c’est dire que l’on est un être humain. C’est donner aux femmes un statut qui ne serait plus celui du bétail, qui une fois de plus ne les réduit pas à leur fonction de femelle gestante.
J’ai rencontré en France des Algériennes dont le mari envisageait leur retour au pays et la répudiation comme on jetterait un objet défectueux. Cela signifiait pour elles l’arrêt des soins.
C’est aussi pour les jeunes citoyennes et relais d’opinion de ces pays qui soutiennent la « culture rose » une prise de parole de femme…C’est un début. On voit là que l’enjeu dépasse le problème médical en soi.
C’est tout juste un problème politique sinon éthique ou même simplement humain. Les femmes sont des hommes comme les autres !
Ce qu’elles ne mesurent pas, c’est la perfidie du message. Quand elles entrevoient de prendre enfin leur vie, leur destin en main en acceptant ce modèle occidental de ce qui leur semble un « progrès » médical, elles changent à peine de maîtres. Elles font par ce biais le marché d’un commerce de santé.
Commerce pour l’industrie médicale et cosmétique de l’occident et pour une élite médicale (et masculine en grande part) de leurs propres pays.

Cela dit, un point commun de ces cultures et non des moindres est la célébration du « corps » et la relation à faire entre : – corps- identité- sexe(-ualité).