Culture Rose, la promesse qui nous sépare.

-On s’est toutes inscrites pour la course, tu y vas, je suppose !

-Euh, non, vraiment pas. C’est long à expliquer…

– Tu sais, j’ai lu « No Mammo »…Je vois bien ce que vous voulez dire…Mais j’ai trop envie de marcher avec mes amies. C’est un moment trop fort, trop important.

-Oui je comprends, bien sûr !

– Il faudrait que tu me re-expliques tout, car chez nous au boulot elles s’inscrivent toutes et comme l’une des secrétaires a été opérée, j’ai peur qu’elle ne comprenne pas si moi…

-Oui, je vois ce que tu veux dire…

 

Oui, c’est compliqué…Oui, c’est long à expliquer, ce n’est pas évident et…

Et, je ne l’assume pas. J’ai toujours une réticence à en parler avec mes connaissances. En particulier quand elles ont été opérées d’un cancer du sein.

Mais où est le problème ? Quel est le propos ?

Pendant ces longues années dans le cancer du sein, j’ai eu l’occasion d’observer un discours au sujet de la maladie qui ne correspond pas à la réalité. Très vite ce discours semble être le produit d’une époque, une sorte de fait culturel que nous pourrions nommer prestement « la culture rose ». Puis, plus que le produit d’une culture, j’ai ressenti ce discours comme fabriqué, truffé d’ « éléments de langage » qui évoluaient selon l’actualité. Cette pseudo culture si elle n’est pas construite de toutes pièces est au moins instrumentalisée et manipulée selon un certain projet. Et ce projet est de pousser à la « consommation ».

Bien que la médecine reconnaisse sa méconnaissance du cancer du sein, l’éventail de solutions va toujours vers l’activisme. On recommande toujours plus d’investigations et de gestes en mettant de côté une attitude réflexive ou synthétique pourtant cohérente.

Bien que les femmes tiennent à leurs seins plus que tout, elles n’hésitent pas parfois à les mettre en jeu sans réfléchir aux implications de leurs actes. Tout se fait à la hâte et dans l’émotion.

J’observe une dynamique de l’’ agir » quel que soit le cas. Et cet « agir » fait la fortune d’un marché qui crée le besoin au lieu de le servir.

C’est donc une histoire de sous, de « gros sous » dont les femmes en général, les institutions et même les médecins semblent faire abstraction.

On le sait. Mais on préfère l’ignorer.

C’est trop important, il s’agit là de la vie et de la survie des femmes. Dans ce cas-là parler d’argent est vulgaire.

La « culture rose » telle qu’elle se montre est positive. Elle se construit certes à partir du malheur, mais se résout comme un conte de fée disneyen sur un « happy end ». À la fin, les princesses sont toutes sauvées et plus « femmes » encore. Bien plus « femmes » qu’avant, d’une féminité revendiquée, construite, élaborée d’autant plus précieuse que brusquement elles avaient cru la perdre.

Et moi, je serais là, toute seule ou presque, juste avec quelques larronnes et larrons clairvoyants mais pisse-froid, à dire que le cancer du sein, c’est autre chose ?

– Celles qui guérissent n’étaient peut-être pas malades mais en revanche le seraient devenues avec l’annonce et les soins ?

– Et les vraies malades seraient en danger de mort ?

Nous sommes loin de la kermesse rose, de l’oecuménisme entre patientes, soignants et institutions. Loin de la communion car il s’agit là d’une communion à visée conjuratoire.

La « culture rose » est un phénomène religieux. Les marches roses sont des célébrations à la science de l’Éternel Féminin, l’éternelle beauté, l’éternelle jeunesse, l’Éternel…

Les papes et les évêques en sont les graannds cancérologues qui officient l’œil humide dans leur glossolalie médicale. Les laïcs, soit la Has, l’Inca, le ministère, ont des bancs chauffés avec leurs noms écrits en lettres d’or tout près de l’autel. Le ruban rose est le symbole soutenu et arboré par les stars et les princesses en portemanteaux. Les marches, flash-mobs et soustifs suspendus en guirlande devant les mairies en sont les rituels.Les industriels du cancer payent les cierges, les ticheurtes roses et le chauffage de l’église mais comptent sur un retour sur investissement.

Le vrai payeur reste le paroissien.

C’est une célébration charismatique.

Je reconnais que je le vis mal. Non parce que je doute, mais que je casse un rêve et finalement de quel droit ?

L’une des plus grandes forces de cette « culture rose » est de savoir s’adresser au grand public et d’avoir su faire tomber les barrières. Quelle belle unanimité entre science, peuple, pouvoir et surtout médias !

Difficilement critiquables quand la cause est juste. Tout le monde est contre le cancer du sein, n’est-ce pas ?

Dire là, dans cette belle pensée unique, que la culture rose dévoie les pratiques médicales pour augmenter le nombre de patientes revient à dire que l’on veut la mort des femmes…Ou que l’on impose une pensée subversive pour le seul plaisir de la provocation…Si l’on dit se référer à des travaux sérieux sans conflits d’intérêts, on est réduit étrangement au statut d’ « ayatollah » comme si on désirait imposer sa religion à l’autre en l’obligeant à sa vérité. Je vous renvoie vers le billet de Luc Perino « reductio ad ayatollum » http://www.lucperino.com/blogs/ayatollum.php . Voilà que justement les grands prêtres de la « culture rose » reprochent en définitive aux « originaux » de se situer dans un exercice qui pense l’information scientifique au lieu de s’en servir afin de nourrir une communication. Ils leur reprochent de dépasser l’injonction émotionnelle pour se poser des questions devant une réalité troublante.

Oui, je suis désenchantée et triste. Parfois je me dis que si finalement les femmes veulent se laisser prendre aux sirènes de la consommation médicale…Alors qu’elles le fassent !

Puis en lisant les journaux j’ai des accès de dégoût face à l’entrisme de cette culture dans les pays d’Afrique noire et du Maghreb et j’entrevois avec quelle ferveur et naïveté les citoyennes locales font le relais sans mesurer la perfidie de la démarche. Avant de soigner des femmes apparemment saines assurons nous de la présence réelle de soins et de consultations pour les femmes malades. Il y a un immense écart entre ce qui se dit et ce qui se fait. Il est cruel de laisser une personne dans la conscience de sa maladie sans avoir l’argent pour les soins.

Et puis, entendant un commentaire à la radio du film « the pledge » de Sean Penn, je me souviens.

Je me souviens avoir fait à la vue de ce film le rapprochement avec le monde médical.

Brièvement :- un bon policier, à deux doigts de sa retraite, se trouve seul face à un couple dont la petite fille vient de se faire assassiner. Il doit « annoncer » l’horreur aux parents. La mère lui fait promettre de retrouver l’assassin. Il est seul, impuissant, en proie à ses émotions, et il ne peut rien faire d’autre que de faire cette promesse. Il en deviendra fou…

À la vue du film, j’ai imaginé le poids émotionnel, psychique de l’annonce pour le médecin. Il est face à de la douleur pure à laquelle il ne peut faire autrement que de donner une solution sous peine de paraître inhumain. Dans ce charivari d’émotion qui circule comment trouver les bons mots, la bonne façon de dire les choses…sans promettre ou donner l’impression parfois de promettre l’impossible.

Et pour gérer cette parole donnée il ne reste souvent que la solution de jouer le jeu de cette parole et d’y croire soi-même sous peine de se consumer.

http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-bac-philo-deuxieme-session-24-dissertation-a-quoi-b

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2 réflexions au sujet de « Culture Rose, la promesse qui nous sépare. »

  1. Quelle belle analyse Martine !
    « Une célébration charismatique » à « visée conjuratoire »
    Faire quelque chose, n’importe quoi mais quelque chose qui nous donne cette impression de maîtrise sur le cancer…
    Des courses, des flash-mobs, les illuminations de monuments en rose: autant d’actions symboliques qui, sous couvert de « solidarité », distraient les femmes d’un travail de réflexion et d’investigation, plus solitaire, moins confortable, mais tellement plus utile.

  2. Très beau billet, un de plus.

    Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ce certain appelle « l’église de dépistologie » comme il existe « l’église de vaccinologie » , « l’église de statinologie » etc.

    Je me demande si mon métier n’est pas devenu une religion .
    Que des croyances, loin de toute réflexion .

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