Comment j’ai voulu croire au dépistage du cancer du sein

Je vis depuis quelques décennies avec un médecin généraliste très impliqué dans son travail. C’est ainsi qu’ il a été un grand promoteur à ses débuts du lancement de la campagne de dépistage du cancer du sein dans notre région.

C’est même ma maman qui a payé de sa personne pour le film de lancement de FR3 …C’était en 1989. Il avait écrit le discours de notre maire, discours initial au lancement de la campagne expérimentale. C’était donc un dépisteur.

Depuis …petit saut spatio-temporel…nous sommes en 2002 et je suis opérée d’un cancer du sein. Cancer que j’ai observé moi-même en sortant de ma douche.

En 2005, j’intègre une association de soutien moral pour patientes opérées d’un cancer du sein. C’est une expérience formidable,  parfois douloureuse, souvent valorisante, toujours enrichissante et je remercie encore toutes mes amies de l’association d’avoir permis cette aventure. J’ai rencontré à l’occasion de ce bénévolat des centaines de patientes le lendemain ou le surlendemain de leur opération et c’était là l’occasion d’entendre ces premiers mots, premières réflexions qui allaient permettre l’élaboration mentale de ce cancer dans la vie de chacune d’entre elles.

Combien me disaient :- Ouf, j’ai bien fait d’aller me faire dépister, le cancer est tout petit, le dépistage m’a sauvé la vie.

A la maison, dans des accès de colère contre l’horreur de la maladie je disais à mon mari : – il faudrait que vous vous mobilisiez plus, vous les généralistes pour envoyer les femmes au dépistage…

Et j’insistais lourdement devant un mari étrangement silencieux !

A force d’insister il a fini par réagir et sa réaction était totalement à contresens de ce que j’espérais.

En gros : – le dépistage ne sert à rien ou si peu!

Je tombais. Je tombais de haut.

Nous promenions longuement notre chien et lors de ces promenades il m’expliquait : -morbidité, mortalité, symptomatique, médiane de survie, facteurs de risque, épidémiologie etc…

Des notions passionnantes de médecine que je comprenais au moment où il me les expliquait, mais qui ne résistaient pas sous le joug du temps, et encore moins sous le joug de l’émotion.

Il suffisait d’une seule patiente qui me dise :- le dépistage m’a sauvé la vie, pour que je remette le couvert et que lui se doive de me réexpliquer longuement ce que pourtant il m’avait déjà expliqué.

Puis vinrent les supports scientifiques. Le dossier de « Prescrire », les conclusions de la Cochrane etc.. Et à chaque doute il me renvoyait aux chiffres, aux dossiers, aux études et me décryptait les études que moi-même je lui apportais en me lisant ici le nom du laboratoire pharmaceutique qui avait contribué à l’article ou là le nom d’oncologues bien plus professionnels des médias que du cancer.

Il a bien fallu que je me rende à l’évidence… que j’accepte au moins que l’on en discute.

Je ne pouvais pas rester avec cela sans rien dire. J’en ai parlé autour de moi dans l’association et les réactions étaient toujours très mitigées allant de la perplexité face à mes propos jusqu’à l’hostilité.

Me trouver face à l’incompréhension de mes amies a été une épreuve mais cette épreuve m’a obligé à réfléchir.

En définitive il est normal, logique qu’elles résistent tant, quand je repense à toute mon obstination à ne rien entendre. Nous ne sommes pas toutes au contact quotidien de quelqu’un qui nous explique autant de fois que nécessaire ce que nous ne voulons pas entendre.

Car, je ne voulais pas l’entendre.

Le droit d’  « espérer » que me donnait le dépistage était pour moi un contrepoids fabuleux au cancer signifiant « fatalité, mort… ». Cet espoir tenait une place immense dans ma stratégie de survie.

La force du « dépistage » est d’apporter une prise sur la maladie, une illusion de maîtrise.

Or le choix du dépistage n’est pas tombé du ciel, il s’est basé sur une étude scientifique qui a fait surgir la possibilité d’agir.

La science conçue comme l’antidote au monde archaïque qui précédait! Ce monde où le cancer est une forme moderne de la peste !

Mais voilà, cette étude de départ est fausse, elle n’a de scientifique que la prétention, c’est une imposture. On ne le sait que depuis peu.

Et quand bien même cette étude de départ ne serait pas une imposture, elle mériterait d’être sans cesse réévaluée à la lumière de nouvelles données scientifiques. Il est dans l’esprit même de la science de douter d’elle-même afin d’avancer.

Croire en la science est peut-être plus nocif encore que d’être dans la pensée magique d’un monde archaïque car elle se pare de l’habit vertueux de la vérité.

« Croire en la science » est ce qu’on appelle en stylistique un oxymore, les deux notions  de la proposition étant a priori contradictoires.

La science ne devrait pas être une fin mais juste un moyen…la science ne devrait pas être un outil de pouvoir où ceux qui se disent justifiés par la science deviennent des demi-dieux dont on ne s’autorise pas à contester la parole…car là nous retournons à la case départ. Car là, la science devient elle-même de la pensée magique.

Moi j’ai « cru » en la science parce que j’ai voulu y croire. D’abord j’ai « cru », ce qui est à la base une hérésie car on ne peut pas « croire » en la science. Mais surtout j’ai « voulu » y croire car cela faisait partie de ma stratégie de survie.

Depuis trente ans beaucoup d’eau a coulé dans le « styx » du cancer

Et là, refuser de réévaluer le dépistage serait comme si rien n’avait changé dans l’horizon du cancer du sein.

Nous en savons peu de choses mais quand même bien plus qu’il y a trente ans.

Nous savons surtout que nous sommes toutes différentes face à cette maladie et qu’une attitude globalisante n’a pas de sens.

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6 réflexions au sujet de « Comment j’ai voulu croire au dépistage du cancer du sein »

  1. Merci pour ce post. Je l’ai lu pour la première fois hier soir, et fait peu commun, j’ai eu envie d’y revenir car il m’a turlupiné toute la journée. J’avais besoin de le relire car au-delà du dépistage du cancer du sein, j’aime beaucoup les réflexions plus globales comme celle-ci :
    « La science ne devrait pas être une fin mais juste un moyen…la science ne devrait pas être un outil de pouvoir où ceux qui se disent justifiés par la science deviennent des demi-dieux dont on ne s’autorise pas à contester la parole…car là nous retournons à la case départ. Car là, la science devient elle-même de la pensée magique. »
    Vous mettez ici le doigt sur les principaux travers de la médecine qui mènent à ce qu’on sait…
    Merci beaucoup.

  2. Bonsoir, je vous remercie pour votre blog que je suis en train de lire de bout en bout. En ces temps de collecte pour octobre rose où ne pas se reconnaître dans ce mouvement est considéré comme un sacrilège, je vous remercie pour vos billets, vos analyses, qui expriment bien mieux que je ne peux le faire ce que je pense et ressens.

    1. Merci Lucile, et merci à tous ceux et toutes celles qui…Nous devons impérativement partager nos pensées afin de faire barrage à l’usage dévoyé de l’hyper-émotivité et sensibilité associée au cancer du sein qui ne rend pas service aux patientes ou aux femmes en général mais fait le jeu du commerce de la santé.

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