Mammographie 1 regard de patiente

«  La Montagne Magique » de Thomas Mann est un texte malicieux et sombre dont les thèmes sont la maladie, la mort et la fascination du morbide. C’est l’effondrement  d’une civilisation racontée par la métaphore de la tuberculose. Instillation lente et progressive d’un mal sournois, polymorphe et têtu.

L’amoureux transi Hans Castorp est gêné à l’idée de l’ineffable intimité révélée involontairement par mme Chauchat au Dr Behrens.  Mme Chauchat pose pour le dr Behrens peintre à ses heures et lui montre en quelque sorte son enveloppe charnelle puis, quand Behrens en fait le portrait radiographique elle révèlera l’intérieur de son corps.Castorp fasciné par ce cliché de l’ombre, regarde sa propre main à travers l’écran lumineux de la machine à radiographie et « vit ce qu’il avait dû s’attendre à voir, mais ce qui, en somme, n’est pas fait pour être vu par l’homme, et ce qu’il n’avait jamais pensé qu’il fût appelé à voir; il regarda dans sa propre tombe. »

Cette double dimension signale quelle place immense détient le médecin. Non seulement le patient partage son intimité avec lui mais de plus cette intimité lui est inconnue encore et parle de sa mort.Il est question là de pouvoir médical et le mot est déplaisant, car il signifie une attitude choisie; ce qui me semble partiellement faux et en tous les cas imprécis. Cet ascendant-là, ce pouvoir serait en sens unique laissant le patient dans une place d’objet.Or le patient est acteur dans cette relation. Le patient regarde le médecin avec des yeux d’amour car le médecin va lui parler de lui, lui révéler quelque chose de sa personne, quelque chose d’essentiel. Ce regard est particulier et le mot « amour » est lui aussi imprécis. Il s’agit d’une attente, d’un espoir, d’une émotion qui circule dans ce petit espace sombre où l’atmosphère prend soudain de la densité…Que ce soit radio de l’orteil comme radio des poumons ou mammographie, la parole de l’expert fait figure de révélation et met de facto le patient dans une position de dépendance même si celle-ci est consentie. Après les choses se jouent dans l’infime, dans le ténu, dans une alchimie difficilement analysable entre deux singularités où ce déséquilibre dans la relation peut mettre le patient dans une place de victime et le médecin dans une place de bourreau mais c’est encore un autre sujet.

Revenons à Hans Castorp. Si Hans Castorp voit sa tombe, c’est aussi parce qu’il y voit son squelette, la forme blanche, opaque et parfaitement délimitée de la structure osseuse subsiste sur la radio quand le reste plus indistinct est la part putrescible. C’est le squelette qui évoque la mort. C’est étrangement ce qui reste qui parle de ce qui n’est plus là.Or moi, ce qui m’a toujours questionné dans la mammographie c’est l’absence de squelette. Je sais bien qu’il n’y a pas d’os dans un sein. C’est d’ailleurs l’attrait des seins, ils sont mous, malléables juste des doudous.Et la mammographie serait comme un examen par défaut, faute de mieux. Comme quand, adolescente, une fois à court d’essence il ne me restait qu’à pédaler sur mon solex .

 Cette absence de structure…! J’imagine déroutant pour un radiologue d’être devant une image assez floue, dont on ne peut construire la lecture autour d’une structure. Il faut  être attentif à tout, de la même façon, dans une variation de gris, d’opacités, de clartés, de traits, de points à peine formés que l’on doit scruter au centre, sur les bords avec une apparente absence de repères.

Pour Thomas Mann, le cabinet de radiographie est aussi l’atelier  d’un inventeur ou une officine technique de sorcellerie. Aspect qui me semble démultiplié encore dans le domaine de la mammographie.

Une technique « moderne » avec l’aspect empirique de « l’invention » et le côté magique et divinatoire de la sorcellerie.Pour l’aspect moderne d’une technique scientifique, les médecins sont globalement du même avis. La machine est toujours considérée comme le produit fiable par excellence (!). Nous avons beaucoup de respect pour les machines (radioactives de plus…, c’est du sérieux), elles ne peuvent pas se tromper, ne proposent pas de variantes, sont le fruit de recherches coûteuses et nombreuses etc. Il reste que ce ne sont que des hommes qui construisent les machines!

Le côté empirique est encore accepté, bien que nuancé. Tout radiologue accepte a priori l’idée que l’expérience prime sur la théorie. D’où d’ailleurs la défense de l’intérêt d’une double lecture en particulier pour une mammographie.

D’autant plus qu’il scrute l’image à la loupe. Un tel écart entre la modernité revendiquée d’une technique soumise à l’archaïsme d’une loupe a toujours sollicité mon questionnement !

Mais l’aspect « sorcellerie », c’est autre chose…Et je le comprends. Malheureusement le médecin a malgré lui une part de sorcier en lui. Et cette part-là, il en joue souvent quand elle l’arrange tout en la refusant quand elle le dérange.

Il veut à la fois se référer à l’excellence des machines et trouver en elles un refuge sécurisant. Elles sont des garanties de fiabilité auprès des patients et donnent cette caution scientifique tant appréciée. De même que partageant sa lecture avec un autre médecin, le souhait est d’apporter plus de fiabilité et moi, mauvaise patiente, je n’y vois que la preuve des limites de l’examen. Certes de bonnes machines (quoique… !), certes de bons lecteurs, mais s’il faut deux lecteurs avec une loupe, c’est que de grandes incertitudes peuvent subsister.

Alors, pour parfaire le tout, le grand sorcier peut donner un coup de baguette et sortir l’échographie de son chapeau. Encore une sécurité de plus ou peut-être un doute ?

C’est ainsi que j’observe que l’on parle de cancer de l’intervalle en présupposant que ce cancer survenu entre deux examens est d’une survenue rapide avec tout ce qu’implique l’idée du « rapide » dans le cancer mais on ne parle jamais du fait que deux lecteurs eussent pu ne pas voir…

De même que moi, patiente, j’observe qu’on peut coincer mon sein plus ou moins fortement, plus ou moins près de mon torse et selon un angle légèrement différent. Du coup l’image peut elle aussi varier d’une certaine façon.Et pour finir, les radiologues ont besoin de l’image précédente pour comparer. Nous sommes très loin des certitudes, très loin de ce que l’on dit être de « la science » et pourtant on justifie l’examen constamment à partir de cette caution scientifique et je suis mal à l’aise…

Entendez- moi bien ! Je ne critique ni les patients, ni les médecins, ni même la mammographie. Je connais tout ça, j’en fais partie, et je me regarde. L’acte est nécessaire tant qu’il n’y aura pas d’image plus fiable que celle-ci mais je questionne le statut qui lui est donné. Je questionne l’usage que l’on fait des mots, et les attitudes que l’on adopte qui nourrissent notre propre vision du monde au détriment du doute et du questionnement. « Rassurer et se rassurer » est toujours l’objectif primordial, mais témoigne surtout de ses limites. Toute discussion est bloquée dès cet instant car il ne faudrait surtout pas douter pour surtout ne pas avoir peur. Ce serait comme un jeu de masques auquel on se plie volontairement Le patient attend que la « science » lui parle de vérité pour pouvoir y « croire ». Le médecin est le grand prêtre de la science  et psalmodie ses incantations  en arguant du désir du patient et en finissant lui-même par tomber sous le charme hypnotique de ses propres incantations dont il a besoin pour travailler l’esprit serein. Jouer le jeu de rassurer et jouer le jeu d’être rassuré c’est accepter les petits arrangements  qui vont avec. Et les uns se nourrissent du désir des autres en dansant une gigue funèbre sans fin pour ne pas toucher cet ineffable. Ce qui selon Castorp ne doit pas être vu par l’homme, l’image de sa propre mort.

 

 

 

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  1. Félicitations pour votre très beau texte, sensible , intelligent, fin. Vous touchez là le coeur du propos. Personnellement, je ne supporte pas l’idée de me soumettre à un système médical qui transfert ou projette sur les consommateurs-patients sa peur de la mort et en fait commerce.
    Finalement, rien n’a changé dans le comportement profond de l’homme depuis l’abandon de la pratique de la saignée et ses excès !
    La biomédecine , qui a connu quelques beaux succès il faut le lui reconnaître , cache derrière sa technologie (rite, récit, credo, mise en scène) son irrationnalité magico religieuse.
    La science a remplacé la religion.

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