Le nom du cancer

« Vous remarquerez que je ne dis pas le nom du cancer car je me méfie… » dit dr du 16.

-Qu’est ce que c’est, que cette chose dont on ne peut dire le nom.  

 C’est que cette chose-là a très mauvaise réputation.

Côtoyant longuement des patientes souffrant d’un cancer du sein, il m’est venu cette idée farfelue qu’il faudrait débaptiser le cancer du sein et le renommer, afin de lui ôter cette horrible réputation attachée au mot « cancer ».

Car cette réputation a des effets pervers. D’un côté c’est un cancer, ce qui implique dans la foulée un soin que l’on imagine devoir être urgent afin d’augmenter les chances de survie, et de l’autre côté il se soigne bien, c’est donc un « petit cancer » qui  impliquerait que l’on ne s’en inquiète pas trop finalement on en mourrait peu !

Difficile quand on est patient d’intégrer cette dualité étrange…mais il est en même temps fort agréable de se trouver dans une histoire de cancer qui laisserait une grande possibilité de survie.

Car la réputation joue dans les deux sens. Les chiffres globaux de mortalité liée au cancer se sont améliorés. De ce fait la cancérologie peut se vanter de grands succès médicaux mais…

En regardant de près, je me demande si cette « bonne » réputation du cancer ne serait pas due à ces chiffres importants de cancers du sein et de la prostate diagnostiqués, traités et guéris. Or ces cancers  posent d’immenses questions. Etant massivement dépistés…au regard de notre méconnaissance de l’histoire naturelle de ces maladies, s’ils sont soignés alors qu’ils n’existent pas, ils feraient bénéficier de leur bonne réputation tout un domaine qui en définitive au lieu d’être en progrès serait en échec ou en stagnation s’ils ne soignaient que des « vrais » cancers.

Il n’y aurait donc aucun intérêt pour la cancérologie au sens large (médecins, chercheurs et organismes dédiés au cancer) de changer de comportement face à ces deux pathologies. Cesser de dépister et soigner massivement signifierait en même temps un manque à gagner commercial important mais au delà de cela et je crois que c’est le moteur essentiel des médecins et de nos édiles ce serait reconnaître une situation d’échec dans ce contexte particulier où l’échec ou le renoncement sont des mots interdits.

Car le cancer est une guerre.

Et les armes de ce combat sont à la fois des traitements de choc, dont la chimiothérapie qui je le rappelle fut découverte dans le cadre de recherches concernant les armes chimiques, et surtout un « mental » de combattant.

Que veut dire un « mental » de combattant ?

Lâcher prise, renoncer, accepter sont des mots honnis par le milieu du cancer. Dans le cancer on se bat, on a de l’espoir, on a le moral…et souvent on ment aux autres, mais plus souvent encore on se ment à soi-même.

Alors cette réputation engendre une telle confusion de pensée que finalement on ne peut jamais rien dire du cancer qui suggérerait tel que le dit dr du 16 un fort potentiel de mortalité au risque de paraître défaitiste et donc passible de haute trahison.

Et tout le monde se ment.

On se ment si longuement et profondément que ce mensonge finit par ne plus se voir et qu’il prend allure de vérité. Les médecins croient pour beaucoup en l’efficacité des soins et de la chimiothérapie. L’avantage est que cela les autorise à garder la foi. Ce boulot est si difficile qu’il faut aussi se mentir à soi-même pour pouvoir continuer à l’exercer.

Sans doute que notre cerveau se forme de notre contexte environnemental et qu’il est difficile de relativiser ce contexte. Bref pour l’oncologue…l’ univers est cancéreux. De même que les patientes disent :  « on récidive toujours, la preuve est toutes ces femmes que je croise en salle d’attente. » Oui, leur univers restreint à la salle d’attente ne s’occupe que de cancer du sein, on peut comprendre. Mais toutes ces femmes qu’elles ne croisent pas en salle d’attente car elle n’ont pas besoin de voir le cancérologue, ces femmes là sont très nombreuses et ne disent rien, ne sont pas là, ne font pas partie de cet univers dans lequel elles existent, pour l’instant…

Le cancéro ne vit que dans cet univers et la « lourdeur » de cet univers l’enferme.

C’est une explication et ce n’est pas une excuse. Toute spécialité devrait être consciente des défauts de sa spécialisation qui est justement ce regard en focus qui floute tout l’environnement. Et il faudrait apprendre en faculté à se regarder soi-même et à réfléchir ce regard focal.

Raison de plus pour donner une réelle écoute au généraliste.

C’est le généraliste qui voit la réalité du cancer. Il ne voit pas le cancer, il voit la personne. Il la voit en contexte, à la fois dans son environnement social et dans le temps.

Alors parlons d’ intérêt pour la personne, et non pas d’intérêt pour la cancérologie. Ce qui permettra d’évaluer infiniment plus de paramètres que ceux limités au seul domaine de la cancérologie et qui sont totalement biaisés par ce rapport exclusif des médecins avec les laboratoires. Regard croisé avec le rapport exclusif des médecins avec les patients.

Pour résumer, les laboratoires vont chercher et développer des produits rentables : -plus de médicaments, plus d’investigations…plus de tout. Par là même ils vont séduire et valoriser les médecins qui à ce moment seront en situation de puissance, de force, de bonheur même.

Alors qu’au contact du patient…c’est tout autre chose, c’est la pression de la peur.

Les médecins mus par la « lourdeur » de cet environnement morbide, entre le marteau et l’enclume, poussés des deux côtés à « faire » quelque chose vont forcément proposer un produit, un examen, une investigation, ça va permettre de botter en touche…plutôt que de dire cette réalité qui ne les valorisent pas, qui « ne leur permet pas de sauver des vies », une réalité dont ils sont dans le déni.

Alors je comprends dr du 16 qui ne peut pas dire le nom, et en même temps ça m’agace, car tant qu’on ne peut pas nommer les choses on ne peut pas les appréhender.

Il est sans doute plus « facile » de dire à un patient :- c’est un infarctus, une sclérose en plaques, un diabète etc et pourtant.

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