Are you healthy? la santé aux Etats-Unis

 Seule, je prends le train, je prends le bus Greyhound, je parcours des villes immenses en taxi et, comme je suis seule je discute avec mes voisins, avec les chauffeurs de taxi et… je regarde autour de moi.

J’essaie de comprendre en me disant : -attention, essaie de comprendre hors du cliché ou mieux que « hors du cliché », essaie de comprendre en sachant quel est le cliché et quelle est sa limite.

Dans le train je suis assise à côté d’une femme du même âge que moi qui dix minutes après le départ me montre les photos de ses enfants et petits enfants sur son téléphone portable. Nous discutons de travail, de météo, de cuisine, de tout et de rien. Je lui montre moi aussi des photos de mes enfants, de ma maison et elle les scrute intensément tout comme moi je scrute les siennes.

Normal….

Puis soudain cette question qu’ elle m’adresse et qui me surprend :

– Are you healthy ?

Elle me demande si je suis en bonne santé ! je suis perplexe. Jamais je ne poserais cette question à quelqu’un lors d’une conversation anodine, légère et de plus à une personne parfaitement inconnue. Mais je me dis que cette question est peut-être habituelle pour une Etatsunienne qui papote.

Est ce que cette question peut se comprendre selon les valeurs sociales du lieu ou serait ce pure spécificité individuelle?

Peut être bien que poser cette question est d’usage et je vais tenter d’ expliquer pourquoi on pourrait le penser.

 D’une certaine façon cette question m’a mise la puce à l’oreille. Mon cerveau avait déjà été sollicité ici par la question de  la santé. 

Tout en parcourant les villes en voiture, je regardais autour de moi les routes s’entrelaçant, se superposant, se croisant,  je regardais les grattes-ciels…et je voyais cette  profusion de panneaux publicitaires qui donnent aux villes cette apparence d’interminable zone commerciale.

De grands panneaux sont juchés hauts sur pattes afin qu’ils soient bien vus de loin,  des panneaux avec les photos et les noms de médecins souriants invitant à se faire soigner dans les « medical center ».

Globalement les panneaux signalent l’existence de fast-foods, de motels parfois d’un commerce mais tout le reste vante les qualités de telle clinique ophtalmologique, cardiologique  ou tel centre de santé et d’esthétique (la proximité des deux n’est pas anodine) avec en continuité logique de la publicité pour les médecins d’ autres publicités consacrées celles-ci aux  assurances médicales.

C’est étonnant cette proportion de réclames uniquement destinées à vendre des produits de santé ou de produits en rapport direct avec la santé. Je suis peut-être d’autant plus étonnée que l’ordre des médecins en France n’accepterait pas ce type de communication directe.

 Et puis je me souviens de ce petit-déjeuner à l’hôtel.

La tête encore dans les rêves, il est 7h, je bois mon café, happée comme les autres clients par l’écran de « fox-news » qui tourne en continu. Ce matin je gobe difficilement avec ma gaufre les images d’une opération à l’estomac d’une personne obèse. Opération vantée et expliquée par une speakerine taillée dans un cure-dents.

La veille à la même heure c’était des patients obèses qui témoignaient.

Entre les reportages, les publicités sont toutes consacrées à des médicaments ou à des assurances de santé sauf l’une d’elles pour une marque de céréales.

Pourtant c’est l’heure des informations, ce n’est pas l’heure du « magazine de la santé ».

Quelques flashs d’infos ,  les jeunes-filles retrouvées 10 ans après qu’elles aient disparu, la guerre en Irak…

Puis retour à la santé. Encore.

Il se trouve que là, dans cet hôtel de Memphis, la plupart des clients sont justement des patients. L’hôtel héberge des personnes qui viennent d’autres états pour soigner leurs oreilles et leurs yeux dans des hôpitaux tout proches. Les clients prennent leurs médicaments au café et ouvrent de plantureux sachets remplis de gros cachets rugueux et multicolores.

Sans doute ceux que l’on vend au supermarché entre les surgelés et les boissons fraîches.

 Car nous visitons quelques grandes surfaces et dans chaque magasin il y a un comptoir de pharmacie où on peut donner certes son ordonnance mais dans le magasin lui-même, on trouve déjà des médicaments. Antibiotiques, imodium, antidouleurs, antihistaminiques, somnifères parmi les pilules de vitamines et les compléments alimentaires…Le choix de produits de santé est considérable et d’une certaine façon banalisé par sa proximité avec le reste.

Ce pays est malade ou du moins se pense dans cette potentialité.

 Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le statut de la nourriture que ce soit en France comme aux Etats-Unis. Mais ici à côté d’une immense variété de sodas, en bouteille ou en canette, il y a presque autant de boissons énergisantes aux noms dynamiques…

A côté des fruits et des légumes ou des pains préemballés on voit des rangées de boîtes de compléments alimentaires. C’est comme s’il n’y avait plus d’écart, plus de différence entre manger pour s’alimenter, ou manger pour se soigner!

Boire pour s’hydrater ou boire pour se doper !

Tout est mélangé comme si tout ce que l’on ingérait était conçu comme produisant des effets secondaires et qu’il fallait aussitôt pallier à ces effets secondaires en ingérant d’autres choses vendues au même endroit.

La santé est à la fois sacrée et désacralisée. Et les limites entre santé, bien-être, confort et esthétique sont difficiles à établir.

Ce n’est pas anodin, depuis quelques années on observe en France l’arrivée progressive des boissons énergisantes et des vitamines en grande surface. Je ne juge pas cette attitude mais je la questionne.

Toujours dans la voiture, cette fois-ci avec un ami chirurgien et passionné par les hôpitaux américains, je l’écoute et je regarde…

Nous sommes là dans une ville immense du Texas où un seul hôpital à lui tout seul (alors que cette ville en compte beaucoup d’autres), un seul hôpital a 92 500 employés, 12 000 bénévoles, 350 000 opérations et 7 100 000 consultations !

Si notre ami est admiratif devant tant de modernité, d’efficacité, de gigantisme, je suis moi absolument perplexe devant justement ce gigantisme et cette immense offre de soin.

Et si on créait ici un besoin de « santé », comme on crée un besoin de s’acheter une deuxième voiture ? Et si l’hôpital n’était plus un lieu où l’on vient quand c’est nécessaire…ou disons que cette nécessité serait élaborée différemment.

C’est d’autant plus frappant que l’on dit que beaucoup d’Américains n’accèdent pas aux soins élémentaires.

Je prends le taxi et le chauffeur noir est visiblement poliomyélitique. Sur la place passager un fauteuil pliant attend de servir,  il est quasiment assis en tailleur au volant de sa voiture.

Je me dis qu’il est sans doute perclus de douleurs, et en soins réguliers…c’est l’occasion ou jamais de me renseigner.

En parcourant le quartier de l’hôpital je lui demande s’il vient ici pour se soigner.

Il n’a pas les moyens de se payer une assurance.

Mais comment fait-il quand il a besoin de soins ?

Il prend rendez-vous dans un hôpital où on ne paie pas les soins.

Est il satisfait des soins ?

Oui, il doit attendre parfois toute une journée mais on est opéré si nécessaire, il y a des scanners, et des soins équivalents aux hôpitaux payants mais les médicaments sont chers.

En France il arrive aussi qu’on attende toute une journée. Que pense t’il de cet énorme hôpital réservé aux riches ?

Il en est fier, c’est un lieu ultramoderne, une vitrine pour le Texas où selon lui ce serait surtout un lieu qui soignerait des étrangers fortunés, en particulier des Mexicains. C’est une aubaine pour Houston qui du coup soigne une personne de la famille quand les accompagnants prennent le taxi, font des courses, achètent des produits de luxe etc

Eh oui, un peu naïve, je n’avais pas pensé les choses sous cet angle. Non seulement la santé est un commerce en soi mais de plus il implique une potentialité commerciale annexe qui fait partie en quelque sorte du « schmilblick » et dont les miettes retombent dans l’escarcelle des petites gens, taxis, vendeuses, employés d’hôtel etc.

Alors, oui, la santé est un sacré business. Cet hôpital remplace bien des usines avec ses 92 500 employés qui vont habiter ici, s’habiller ici etc.

C’est bien un domaine qu’il est difficile de délocaliser entièrement même si quelques uns auraient déjà choisi de se faire opérer en Inde ou ailleurs.

Alors je comprends et cela me donne le vertige, je comprends que la santé soit devenue LA préoccupation essentielle du pays.

Elle est encore un moteur économique de l’avenir en grande possibilité d’expansion. S’il est vain de s’acheter un 3ème frigo, il est toujours possible de créer un nouveau problème de santé.

Sans compter que pour ce qui concerne notre corps, nos moyens de penser sont souvent restreints tant nous sommes aisément manipulables, il est si facile de nous faire peur.

Pour finir, avant de rentrer à la maison « the cherry on the cake » le « coming-out » d’Angelina Jolie témoignait encore de la complexité du sujet mais confirmait largement mon ressenti.

Mais ce sera le sujet d’une autre réflexion.